La chambre rouge - Ranpo Edogawa (1923-1929 - Ed. Picquier 1990)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La chambre rouge - Ranpo Edogawa (1923-1929 - Ed. Picquier 1990)

Message par stalker le Mar 1 Sep - 16:55

Un homme mutilé aux prises avec les perversions de sa femme ; une « chaise humaine » prodiguant caresses et sueurs froides à ses victimes ; des confessions criminelles dans une « chambre rouge » ; une intrigue machiavélique autour d’une « pièce de deux sens »…



L’auteur a dit lui-même des chutes de certaines de ses histoires qu’elles étaient enfantines. C’est le cas, par exemple, de la nouvelle La chambre rouge. Mais, à la sortie de l’hécatombe qui fait l’objet du récit, c’est peut-être la moindre des choses de finir en pirouette. A défaut de jeu d’enfant, on pourrait dire que les histoires de Ranpo Edogawa possèdent une tête et une queue, afin de s’attarder mieux sur le reste du corps. Puisque c’est là que tout arrive.

Des jeux humains, je dirais. Organisés au plus petit détail près par l’auteur qui, sans s’étendre ni s’essouffler, livre son récit dans une écriture simple et exacte qui vous cramponne aux pages jusqu’à la dernière goutte – d’encre, de sueur, de sang, d’autre chose encore, à moins que le tout ne soit savamment mêlé au détour d’une phrase et vous fasse alors remuer les fesses sur vos sièges, le temps de s’en remettre.

Fortement influencé par Poe, dit-on ; et on retrouve en effet dans l’univers du fondateur de la littérature policière au Japon cet attachement aux phénomènes irrationnels et aux comportements troublants. C’est dans les mailles de cet héritage que la touche Edogawa s’immisce et se répand. Les cinq textes courts qui composent ce recueil offrent une étrange population de personnages qu’on n’aimerait croiser ni dans une simple rue, ni dans un hall d’hôtel de luxe, ni surtout à la nuit tombée dans un endroit où les couleuvres détalent à notre approche. On n’aimerait pas croiser leurs regards non plus, ni se sentir contraint de répondre à leurs sourires, parce qu’il pourrait bien s’agir là d’un arrêt de mort – mais de préférence lente. Parfois interminable, ou au contraire fulgurante, orchestrée par des perversités qu’il faut bien admettre lorsque le narrateur nous les confie à l’oreille avec autant de délicatesse.

« Mais je suis persuadé que les hommes vivent dans un monde de démons qui agissent, comme moi, dans l’ombre et dont les actes défient toute imagination », lit-on dans La chaise humaine. Le jeu de l’auteur se situe peut-être bien ici ; dans cette faculté redoutable à aspirer le lecteur dans les sphères intimes des monstres humains qu’il façonne, pour retourner ensuite leurs vices contre lui et le questionner ; vérifier s’il a bien remué sur son siège ou pas. Déterrer le monstre et graver profondément en lui le souvenir de cette nouvelle intitulée La chenille, par exemple, censurée pendant des années, et qui ouvre ce recueil.

La pièce de deux sens le clôture et fait mine de nous divertir pendant 25 pages. Ce texte, un véritable délice, vient nous chuchoter (toujours dans l’oreille, cher lecteur) que la perversité est une espèce rhizomique sans âge, et toujours en voie de développement, qui sait se dilater à volonté, à notre insu, n’importe où et n’importe quand, et particulièrement grâce aux failles intimes qu’on a négligemment laissées ouvertes à tous vents.
Un régal.
Une cruelle jouissance.

Ceci dit, rassurez-vous, les chutes de certaines de ces histoires sont enfantines…



Chronique initialement écrite pour Pol'art noir.

stalker
Admin

Messages : 3379
Date d'inscription : 03/06/2008
Localisation : un hameau paumé

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum