Suicide Club - Sion Sono (2001)

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Suicide Club - Sion Sono (2001)

Message par Varg le Mer 12 Aoû - 12:50



26 mai 2006. 54 lycéennes riant et chantant se jettent simultanément sous les roues d'un rapide en gare de Shinjuku. Outre l'amoncellement de cadavres, les enquêteurs ne disposent que d'un sac de sport, abandonné sur le quai et contenant des morceaux de peaux humaines cousues ensemble. Bientôt, un curieux site internet fait son apparition, comptabilisant les décès en anticipant les nouveaux.

L'impuissance de la police à qualifier la vague de décès violents qui envahit l'archipel – suicides ? meurtres ? manipulations d'une secte ? – renvoie à l'impuissance de la société à prévenir les séquelles de ce qu'elle produit de mieux, à savoir l'absence de lien social, la confrontation (mimétique) permanente entre les hommes en fait de vie, la solitude existentielle. Et tout est construit ici en ambiguïté, en double discours, les deux faces possibles du sacer, bénéfique et maléfique, que l'on ne pourrait discriminer : pour preuve, le groupe de chanteuses pré-nubiles Desert. Inondant les ondes et le quotidien, pur produit de cette société du paraître et de l'insignifiance, il semble rassembler les gens et les générations autour de ses consternantes scies (mais en fait détruit les rapports sociaux) ET il est également vecteur de destruction puisque c'est en partie par lui que passe le message du suicide (mais qui en fait unit les adolescents).

Le film part sur plusieurs pistes, semble en abandonner certaines, vire au protoplasme changeant en permanence, donnant le sentiment qu'il n'est pas maîtrisé, qu'il n'y a qu'un fouillis là où l'on attendrait une colonne vertébrale solide pour traiter du suicide des jeunes. Mais le film n'est pas sur le suicide des jeunes au Japon comme symptôme, il est sur le suicide des jeunes comme réponse. La destruction des corps dans ces suicides collectifs se fait toujours dans une joie, une communion, une paix des sentiments et des craintes qui prouvent que ces adolescents ont trouvé là le moyen d'échapper ensemble à l'enfer de leur futur de salarymen, qui sont les seuls nihilistes de l'histoire. A plusieurs reprises, Sion filme des gens ordinaires malades de cette vie, le père de The bat seul et méprisé, le jeune inspecteur Shibuwasa, vomissant d'impuissance et, évidemment, l'inspecteur Kuroda – au cœur de sa famille désagrégée – sur qui va peser la sentence de s'être trahi lui-même en vivant cette vie solitaire et sans amour. Nous ne sommes pas très loin de ce que dit Ishida Ira dans son excellent roman Ikebukuro West Gate Park, dont les marginaux apparaissent finalement comme les seuls humains solidaires de la ville.

Sauf que ces derniers avaient choisi de vivre rebelles à la société, alors que les adolescents de Suicide Club préfèrent la mort, et non sans une certaine ambiguïté là encore. La scène sur le toit du lycée où des jeunes gens évoquent le suicide des 54 jeunes filles comme s'il s'agissait d'une nouvelle mode qu'il faudrait suivre, puis envisagent « de battre le record » et de le faire de façon plus élégante que broyées par des roues de train, puis enfin suivent aveuglément une jeune fille qui les met finalement au défi et se précipitent tous dans le vide (à l'exception de cette jeune fille qui, elle, jouait), ceux-là sont allés à la mort sur un mode "compétition/rivalité" qui est bien celui dans lequel ils ont été élevés et qui prévaut dans la vie sociale de l'Archipel. Leurs derniers mots ne sont-ils pas « Dites-leur que nous sommes le premier/l'original Suicide Club » ?

En fait, cette recherche permanente de la différence est montrée, exacerbée, dans toutes les scènes avec Genesis, sorte d'ange de la terreur glam et dégénérée qui pousse ses affidés au viol et au meurtre en prétendant être le Suicide Club, à seul fin d'être pris par la police et d'avoir son quart d'heure de gloire, et donc d'existence, à la télévision. Rien à voir avec la jeune Mitsuko et son désespoir qui la pousse à chercher, puis comprendre la piste du groupe Desert/Dessart/Desret et à en accepter le message.

Sion Sono avait souhaité faire un livre et un film (écrits en même temps) difficiles à comprendre, sans toutes les réponses (« je ne veux pas que le lecteur comprenne... d’ailleurs, il n’est pas important de comprendre »). Il y réussit en partie, enchaînant esthétiquement à l'écran plusieurs styles poussés à l'extrême : gore, thriller, polar, fantastique, comédie musicale, humour très noir. Un autre film, tourné en 2005, apportera un nouvel éclairage, un nouveau point de vue sur les questions abordées ici. Chronique à venir.
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