Willeford, Charles - Hérésie (1971, Rivages 1990)

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Willeford, Charles - Hérésie (1971, Rivages 1990)

Message par stalker le Dim 9 Aoû - 17:53

Critique d'art désireux de laisser un nom à la postérité, James Figueras retrouve la trace du plus grand peintre du monde, le français Jacques Debierue. Celui-ci vit en ermite dans les marais du sud de la Floride. Le but de Figueras n'est pas seulement de rencontrer l'homme, mais de s'approprier l'œuvre... Le but de Figueras est si horrible qu'aucun lecteur ne peut l'imaginer...



– Si tu veux une cigarette, dis-je en poussant vers elle le paquet, prends-en une. Quand tu tires comme ça sur la mienne d’au moins un demi-centimètre, je la finis avec un sentiment d’insatisfaction, car je n’ai pas eu la ration de nicotine à laquelle je suis habitué. Et donc, comme je me sens floué d’un demi-centimètre, j’en allume une autre, et je m’aperçois ensuite qu’une cigarette entière, fumée juste après celle que je viens de finir, c’est trop. Je l’éteins, je la remets dans le paquet, et quand j’ai de nouveau envie de fumer et que je rallume le mégot, le goût est trop fort et ça ne me fait toujours pas une cigarette entière. Si je jette la cigarette après seulement une ou deux bouffées, c’est du gaspillage et…

*

C’est ainsi que James Figueras dissèque le monde et les comportements et les choses. Rien ne lui échappe. Tout, à ses yeux, fait sens. Rien n’est accidentel, a dit Freud. Ni une mauvaise chute, ni tel mot dans telle phrase, ni telle couleur dans tel paysage, ni même le chaos et la violence des taches de Jackson Pollock.

Ses brillants articles en revues ou en catalogues sont remarqués ; il importe que son nom soit cité dans d’autres articles, écrits pas d’autres critiques ; il importe qu’on ne puisse pas le contourner dans le monde de l’art, et on ne le contourne effectivement pas. Mais ce n’est pas suffisant. Figueras veut être le meilleur. Se distinguer par tous les moyens de la vicieuse faune critique. Saisir un scoop ? C’est ce que Monsieur Cassidy, riche collectionneur, lui offre.
Le scoop dont rêvent tous les critiques du moment : rencontrer et interviewer l’artiste le plus célèbre au monde : Jacques Debierue. A l’évidence héritier de Marcel Duchamp et passeur clé du dadaïsme au surréalisme ; celui, dont l’œuvre est si rare, qui s’est retranché dans un lieu inconnu ; celui dont on ne sait, au fond, rien. L’occasion rêvée pour Figueras de se distinguer, mais à une seule condition : profiter de cette rencontre pour dérober un tableau à l’artiste et le remettre à Cassidy. Si Figueras accepte, il y gagne une interview exclusive et une renommée internationale. Cassidy, pour sa part, conservera l’œuvre volée sans rien en dire à personne, jusqu’à la mort de l’artiste.

Figueras accepte la mission et part pour la Floride – accompagné de la troublante et cruche Bérénice Hollis, que l'amour rend aveugle.

L’ambition, la soif de gloire, combinées à la passion et à la nécessité de décrypter le monde et l’œuvre humaine, donnent Hérésie. Figueras est un monstre, et Willeford consacrera tout le roman à nous dire de quelle façon et à quel point, mais en contournant habilement pour cela les mises en scène morbides dont un roman noir sait d’ordinaire nous abreuver. Ce sera plus impalpable et latent. Plus violent et horrible. Il s’agira de nous plonger dans la tête d’un personnage brillant ; un intellectuel qui nous parlera de son temps et de la création plastique qui le reflète. De sorte à nous suggérer que la nécessité profonde de savoir est en mesure de pousser au crime. Mais que nomme-t-on crime ?

Hérésie est le roman noir se déroulant dans le milieu de l’art le plus abouti que j’ai lu jusqu’ici ; disons le plus proche du processus artistique en soi, c’est à dire mécanique mentale avant d’être geste et œuvre. L’art n’est pas ici le simple décor d’un roman, où un snob prétexte, mais son cœur, par le biais d’un acteur de ce monde spécifique dont on n’apprécie généralement que les fruits accrochés ou installés dans les musées et les galeries. Une immersion dans un réseau ouvertement élitiste, sans pour autant rejeter les besognes triviales de la vie, puisque l’art est en premier lieu réplique de la vie la plus crue qui soit : les vomissements d’individus qui ont choisi cette forme-là d’expression. Leurs convictions, leurs écœurements, leurs jouissances et leurs cris. Pas seulement des tableaux esthétiques pour le plus grand plaisir ou le pire des dégoûts de nos yeux de spectateurs profanes, mais bien des substances mentales traduites en créations palpables qui content notre propre Histoire et auscultent notre propre nature, en dépit des morales et des opinions.
En tout premier lieu l’être humain.
Monstrueux.


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Dernière édition par stalker le Dim 9 Aoû - 20:56, édité 1 fois
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Re: Willeford, Charles - Hérésie (1971, Rivages 1990)

Message par stalker le Dim 9 Aoû - 18:15

La photo de couverture est sans rapport aucun avec le roman. Il aurait pu s'agir de la belle Bérénice, mais non : Bérénice a de longs cheveux d'or.
S'agirait-il de Gloria ? Pourtant rôle très secondaire dans cette histoire...
Nouvelle énigme dans le choix des photos de cette collection.

A propos, merci Gropl.
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