Antichrist - Lars Von Trier (2009)

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Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par limbes le Lun 8 Juin - 14:53



Un couple en deuil se retire à " Eden ", un chalet isolé dans la forêt, où ils espèrent guérir leurs coeurs et sauver leur mariage. Mais la nature reprend ses droits et les choses vont de mal en pis...

*

Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvais par une forêt obscure
car la voie droite était perdue.
Ah dire ce qu'elle était chose dure
cette forêt féroce et âpre et forte
qui ranime la peur dans la pensée.

Dante ( La Divine Comédie)

*


A côtés de l’expérience, ou : pensées parasites
- je rentre dans la salle de ciné, il y a juste un homme seul, au milieu, je ne vois que l’arrière de sa tête et ses mains qui manipulent une sorte de petite poupée blanche désarticulée, je m’assois au fond à droite, je trouve ça légèrement inquiétant mais ça me paraît une entrée en matière adéquate.
- je me demande si le fait de (croire) tout connaître du film va en altérer la perception.
- je pense à Charlotte Gainsbourg dans L’effrontée, je me dis que c’est peut-être cette petite fille-là qui est devenu cette femme-là, celle que je vais voir.

Noir (peut-être huit personnes en tout et pour tout, dans la salle)

FILM

Mon expérience, ou : tentative très partielle* et subjective de réponse à certaines critiques

C’est un film-cauchemar, ce genre de cauchemar qu’au réveil on peut soit enfouir dans un coin, soit s’y confronter pour essayer d’en extraire les liens, les significations obscures, pour sortir du chaos.
C’est un peu comme si LVT s’était installé dans ma tête et avait ouvert la boîte noire des peurs, primitives, imaginaires, construites, obsédantes ou pas. Pour ce faire, et c’est à mon avis une des réussites du film, il utilise des codes, voire des stéréotypes, enfin tous ces mécanismes dont a été imbibé depuis l’enfance (par exemple ceux du film d’horreur, ou du conte, ou du huis-clos psychologique), il reprend des images très connotées (la forêt, le bestaire, la sorcière) mais il les détourne, ou les agence de telle manière que tout en nous en faisant subir de plein fouet les effets, il nous les donne à voir en tant que tels. C’est paradoxal peut-être, mais en rendant certains rouages apparents, sans que ceux-ci ne perdent leur efficacité, il fait un film qui force à s’interroger ; l’émotion ou la terreur ne submergent pas, elles produisent au contraire un désir d’interprétation ou de sens qui n’est pas imposé, mais que l’on doit bel et bien chercher en soi (si on veut, on peut aussi tout rejeter en bloc).

La scène fondatrice qui ouvre le film fonctionne pour moi comme une mise en état de choc. Si LVT manipule d’emblée, il m’a semblé qu’il le fait de façon extrêmement visible, ostentatoire presque ; comme s’il nous disait, bien que ce soit manifeste que je te manipule, petite crevette spectatrice, bien que tu ne sois pas dupe, eh bien tu vas quand même (jouir et) souffrir atrocement. Il m’a semblé ainsi que l’esthétique de cette 1ère scène, son côté léché, soigné, presque publicitaire (Häendel, ralenti, noir et blanc, alternance de vues, beauté des visages et des corps) accentuait par contraste la violence irréversible de la situation. Ce qui est troublant, c’est qu’on sait ce qui va se passer, même si on n’avait rien lu sur le film on le saurait tant il déroule une mécanique tragique, inéluctable, dans sa manière de filmer. C’est presque ironique, dans le sens où ça crée une distance, tout en n’excluant en rien la projection et l’identification (pour ma part, crevette à petits creveteaux, aux « péchés » sans doute bien pires que ceux des protagonistes, athée mais pétrie de culpabilité existentielle, ça marche très bien). Ironique aussi parce que cette scène est l’antithèse des principes revendiqués dans le Dogme 95, et on peut ainsi y voir comme une sorte d’appât, ou de piège (la suite du film n’étant pas du tout sur ce mode-là, sauf la fin), voire de recul sur lui-même et sur le cinéma, pourquoi pas ?

Pour moi ce n’est pas de la propagande judéo-chrétienne, c’est plutôt à l’inverse une interrogation sur la façon dont la société judéo-chrétienne a diffusé à l’intérieur des corps et des esprits des substances empoisonnées (telles le péché, et la culpabilité qui en découle), et qui font que la souffrance ne peut pas se vivre simplement comme une souffrance, mais qu’il fait encore payer pour, se racheter, se sacrifier (la rendre sacrée).

Donc il s’agit d’un homme et d’une femme, non nommés, après l’impensable, dans une forêt qui entoure une cabane qu’ils appellent, Eden et qui deviendra l’Enfer, et on pense par exemple au 3ème volet du Jardin des délices de Bosch:



A la rationalité affichée du thérapeute, le mari, s’opposent les troubles, les peurs, l’imagination et la folie progressive de la jeune femme (« ce sont tes pensées qui déforment la réalité », lui dit l’homme).
Le personnage qu’incarne Charlotte Gainsbourg, je l’ai trouvé passionnant, pour ma part, au sens où il renvoie notamment à toute la complexité de la posture maternelle, entre amour absolu, désir d’être « suffisamment bonne » et tentations inconscientes, terrifiantes, d’abandon. Car si elle est terrassée par la mort de son petit garçon, puisque c’est objectivement une mort terrassante, si par-dessus se greffe la culpabilité du manque de surveillance dû à la jouissance, quelques éléments troublants peuvent laisser penser que le fait d’être mère n’allait pas de soi, pour cette jeune femme. Cette ambivalence-là est évidemment dérangeante, mais elle me semble très juste, si tant est qu’on veuille bien la reconnaître.
Ainsi, dans l’identification progressive de la jeune femme aux écrits qu’elle étudie (les discours des hommes sur les sorcières), je verrais non pas l’opinion misogyne de LVT sur les femmes qui seraient le Mal, mais plutôt la projection extérieure et dévoyée, née de la souffrance et de la culpabilité, de cette part inconsciente du désir de mort qu’elle a pu éprouver pour son petit garçon. L’ambiguïté de l’homme, dans la façon dont il « s’occupe » de sa femme, en thérapeute vaguement manipulateur, peut également laisser penser à une manifestation moderne et édulcorée du processus en vigueur au XVIème siècle, qui conduisaient les femmes suspectées de sorcellerie à avouer tout et n’importe quoi et à se sentir vraiment coupables. Cette assignation à la culpabilité me semble avoir toujours beaucoup plus pesé sur les femmes que sur les hommes (elle est en effet très pratique pour asservir et garder un pouvoir sur l’autre).

Dans la démarche artistique de LVT pour ce film convulsif, je verrais un peu ce que souhaitait mettre en oeuvre Antonin Artaud pour le théâtre, quand il parlait de théâtre comme une « morsure concrète » :
« Et le public croira aux rêves du théâtre à condition qu’il les prenne vraiment pour des rêves et non pour un calque de la réalité ; à condition qu’ils lui permettent de libérer en lui cette liberté magique du songe, qu’il ne peut reconnaître qu’empreinte de terreur et de cruauté. » (Le théâtre et son double).

Par son immersion dans le rêve, dans l’inconscient, dans la folie, par des projections visuelles très fortes LVT fait un film à la fois symbolique et surréaliste.
Il libère les ombres.




(* partielle parce que je ne connais que très peu le cinéma de Lars von Trier, partielle parce qu'il me manque sans doute beaucoup de clefs, partielle enfin parce que j'ai pris ce cauchemar à mon compte comme MON cauchemar)
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par txoa le Lun 8 Juin - 20:52

C'est une très belle critique. D'autant que tu évites le "c'est nul /c'est génial". Mais je n'irais pas voir Antichrist. Pas envie de me faire retourner comme ça.
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par edmond Gropl le Jeu 11 Juin - 13:49

Et le type avec la poupée désarticulée (un amateur de Hans Bellmer?), il en a pensé quoi?
Je remarque que ce film provoque du mépris, voir de la haine chez beaucoup de critiques, ces mêmes critiques qui ne parlent pas vraiment du film, mais qui s'escriment à le disqualifier avec des arguments tres généraux, sans penser que peut-être il y a des personnes suceptibles d'être receptives, concernées, enchantées par le film. Ils avaient réussis, malgré mon admiration pour le seul film de LVT que je connaisse (Breaking the waves) à me détouner de cet opus, mais heureusement, Limbes, tu me remet dans le chemin. Je crois que je vais aller voir ce film(s'il est toujours à l'affiche)
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par Varg le Jeu 11 Juin - 15:55

Edmond, il faut te dépêcher puisqu'il n'y a plus qu'un seul cinéma qui le diffuse à Marseille.

Pathé Marseille - Madeleine
36, av. du Marechal-Foch 13004 Marseille - Metro 5-Av.-Longchamp

Les séances sont à 19h15 et 22h05. C'est en VF.

Également au :

Pathé Marseille - Plan de campagne
chem. des Pennes aux Pins 13170 Les Pennes-Mirabeau

Séances 11h30, 16h45 et 22h15
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par limbes le Jeu 11 Juin - 20:09

edmond Gropl a écrit:Et le type avec la poupée désarticulée (un amateur de Hans Bellmer?), il en a pensé quoi?

Je ne sais pas, j’aurais bien aimé lui demander mais je n’ai pas osé.
J’aimerais avoir ton avis sur ce film, parce qu’il me semble qu’on peut l’interpréter ou le vivre de pas mal de façons .
Moi ce qui m’a frappée dans la plupart des critiques, c’est leur violence alliée à des argumentations parfois curieuses (du genre, c’est un film de dépressif), et aussi parfois, dans les plus mesurées, l’espèce de déconnexion entre l’esthétique jugée intéressante, et le fond (qui serait du grand n’importe quoi). J’ai du mal à comprendre tant pour moi les deux sont liés (en général pour apprécier un film, et ici en particulier). C’est intéressant finalement ces réactions, car à mon avis elles ne sont pas tant liées à la violence physique de certaines scènes comme elles le prétendent, qu’à des éléments plus obscurs auxquels on préfère peut-être ne pas penser.

(Je l'ai vu au cinéma du Prado en VO, ça voudrait dire qu'il n'est resté qu'une semaine à l'affiche, alors... Et que font les Variétés et le César?)
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par Varg le Jeu 11 Juin - 22:16

Si je peux me permettre un lien vers un blogs un peu moins crétin que la critique journalistique officielle :

Au cœur de la forêt sur le blog du Dr Orlof

limbes a écrit:(Je l'ai vu au cinéma du Prado en VO, ça voudrait dire qu'il n'est resté qu'une semaine à l'affiche, alors... Et que font les Variétés et le César?)

Voilà le programme de la semaine du Prado :
Hannah Montana, le film • Very Bad Trip • Blood: The Last Vampire • Jeux de Pouvoir • Une semaine sur deux • Notorious B.I.G. • Coraline • Je vais te manquer • Les Beaux gosses • Dancing Girls • Terminator Renaissance • La Nuit au musée 2 • Les Intrus • Millénium, le film • Etreintes brisées • Looking for Eric • Jusqu'en enfer • Ne te retourne pas • Les Vacances de Monsieur Hulot

Programme du César
Jaffa • L'Herbe du rat • Toto qui vécut deux fois • Etreintes brisées • Still Walking • La Maison Nucingen

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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par limbes le Jeu 11 Juin - 22:49

Merci pour le lien, Varg.
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

Message par Varg le Jeu 11 Juin - 23:02

limbes a écrit:Merci pour le lien, Varg.

You're welcome.

Les commentaires sous sa chronique sont assez passionnants également.
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Re: Antichrist - Lars Von Trier (2009)

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