Le meurtrier - Patricia Highsmith (1960)

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Le meurtrier - Patricia Highsmith (1960)

Message par limbes le Mer 3 Juin - 16:17



Seul Walter Stackhouse, un jeune avocat amateur de faits divers, soupçonne que le meurtrier d'Helen Kimmel, assassinée une nuit à un arrêt de car, pourrait être son mari, Melchior. Walter, en butte au chantage affectif de Clara, sa femme, qu'il n'aime plus, songe même que la méthode du meurtrier n'est pas mauvaise, et il lui rend visite dans sa librairie de banlieue. Si bien que, lorsque Clara est également assassinée, Walter se retrouve pris en tenaille entre la police, qui le soupçonne de ne pas s'être intéressé par hasard au premier meurtre, et le libraire, d'autant plus dangereux qu'il se sait désormais menacé... Pourtant, ce n'est pas Walter qui a tué Clara. Mais qui le croira encore ? (4ème de couverture, Livre de poche)

Ce qui est formidable avec les personnages de Patricia Highsmith, c’est qu’elle nous place au cœur de leurs lâchetés, leurs viles compromissions, leurs désirs inavouables, dans des zones troubles assez peu arpentées par le polar en général (ou un certain polar), qui s’attache plus aux déviations radicales qu’aux errements cachés des gens dits « normaux ».

En fait ses romans semblent être ce qu’elle dit que devrait être un journal intime, p.181 :
« C’est curieux que dans les périodes les plus importantes de son existence, on ne tienne jamais de journal. Il y a certaines choses que quelqu’un qui a l’habitude de tenir son journal répugne à coucher sur le papier – du moins sur le moment. Et quel dommage, si l’on entend avoir un récit sincère ! Ce qui fait principalement la valeur des journaux intimes, c’est leur façon d’évoquer les périodes difficiles, et c’est justement le moment où l’on est trop lâche pour noter les faiblesses, les errements, les haines honteuses, les petits mensonges, les actes de pur égoïsme, commis ou non, qui constituent notre vraie nature. »

Avec Le meurtrier, c’est encore le cas, et en le lisant on peut penser à Dostoïevski (Crime et châtiment), non pas sur l’écriture proprement dite mais pour cet aspect-là de sondage existentiel et impitoyable dans l’âme humaine. On y pense encore dans l’espèce de jeu qui s’instaure entre le flic du roman, Corby, et ses deux « proies » ou meurtriers potentiels, qui rappelle ce face-à-face d’anthologie entre Raskolnikov et le juge Porphyre Petrovitch.

L’histoire paraît (faussement) simple, mais passionnante, parce qu’elle met en évidence le caractère saugrenu et impossible à prévoir du grain de sable quand on envisage de commettre un crime parfait, et parce qu’elle interroge sur une question peut-être fondamentale même si elle n’est pas le problème de la justice qui devrait s’attacher avant tout aux actes : à quel moment devient-on vraiment coupable ? Est-ce que le désir de meurtre, voire sa programmation dans les moindres détails, est équivalent, sur un plan moral, à sa réalisation effective ? Par ailleurs, est-ce qu'"avoir l'air" coupable suffit à être coupable, aux yeux de la société?

Ce qui est donc intéressant, c’est qu’à l’apparente transparence du récit (qui n’exclue pas le suspense) à laquelle renvoient et le titre (tout est dans le « le »…) et le 1er chapitre ou prologue (a priori aucun doute sur qui est le meurtrier), se substituent peu à peu des sables mouvants et des interrogations qui portent non seulement sur la frontière entre le meurtre imaginé et le meurtre effectif, mais aussi sur la nature des meurtres possibles : est-ce que certains individus ne parviennent pas, par des voies tout à fait légales et autorisées, à tuer à petit feu leurs semblables (ici, leurs conjoints), en étouffant tous leurs désirs, en les réduisant à l’état d’animal de compagnie, à tel point qu’il semble à ces derniers que pour survivre, il leur faut commettre l’irréparable ?

J’aime chez cet auteur son côté immoral ; elle ne donne aucune leçon, impossible d’isoler de manière certaine et nette qui est bon et qui est méchant, elle nous met le nez dans nos propres turpitudes, et à nous de nous dépêtrer avec, si on peut (veut).

Car, qui est vraiment le meurtrier ?

limbes

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