Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

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Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par edmond Gropl le Dim 31 Mai - 23:53



Quelqu'un, quelque chose était derrière elle, quelque part ! Elle se retourna brusquement. L'entrée du parc avait la même apparence qu'auparavant, bien que maintenant la brume eût épaissi. Puis soudain, comme si elle avait toujours su où porter exactement son regard, elle tourna lentement la tête vers la gauche. Elle ne vit pas apparaître cette chose imaginaire, épouvantable, contre laquelle sa raison se débattait : ce n'était pas le Comte Dracula aux longues dents, ni le monstre du Dr Frankenstein, ni même un junkie new-yorkais de deux mètres agitant un rasoir ouvert... Sa peur fit place à un étonnement plus grand encore : ce qu'elle voyait, c'était un enfant nu...

Avec Les enfants de Dracula, Richard Lortz dénonce violemment la misère, l'indifférence et l'inhumanité des villes qui engendrent les monstres modernes.


Précédemment publié en 1989 chez "Sombres Crapules", publié aux Etats-Unis en 1974.
On ne sait pas grand chose sur Richard Lortz (1918-1980). Tout ce que j'ai trouvé sur lui, c'est qu'il a travaillé à la télévision. Il a publié deux autres livres chez Crapules puis Rivages.

Ce roman est une suite de portraits d'enfants, enfants maltraités qui le soir s'en vont rejoindre Central Park où ils forment une meute. Récit extrêmement violent où l'on suit ces enfants qui peu à peu n'ont de choix que la déshumanisation pour survivre. Je n'ai pas connaissance de livre ou le thème de l'enfance criminelle soit poussée à un tel degré.

On est pas loin de "Victor de l'Aveyron", l'enfant sauvage, à part que ces enfants n'ont pas été "élevés" par des animaux mais par leurs parents. Leurs parcours est une longue et violente descente aux enfers dans les bas fonds de New York, mais on imagine aussi Berlin en 1946 ou Hiroshima tant tout semble en ruine, à deux pas de Central Park. On a l'impression lors des passages consacrés à "la meute" de lire un roman de terreur ou fantastique, impression qui disparaît aussitôt lors des chapitres qui raconte les parcours individuels de chaque enfants, là, plus rien de fantastique, juste la réalité de l'enfance martyr.

J'apprenais récemment que dans la ville de Phœnix, apparemment ville très touchée par la crise économique actuelle, les violences sur enfants avaient fortement augmentées. De même, on a retrouvé en Sibérie une fille totalement déshumanisée, vivant avec des chiens et des chats, bien sur, ce sont des informations de la télé mais c'est un peu le sujet du livre.

Je met en lien un article anglophone qui m'a l'air intéressant bien que je n'y comprenne pas grand chose. J'ai cru pouvoir lire qu'il était question de Tennessee Williams et Max Ernst.

Les romans de Richard Lortz méritent une seconde chance
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par limbes le Sam 10 Avr - 18:59

Entrée ce matin vers 7h dans l’univers de Lortz ; en suis ressortie deux heures après. Enfin ressortie, j’ai fini le livre, plutôt. Dans la tête j’avais ce bruit de cuillères qui raclent dans des timbales en fer vides (un bruit insupportable et triste et lancinant), émanation lointaine et bizarre (pourquoi c'est un bruit qu'il me reste d'un bouquin?) d’Oliver Twist de Dickens, qui m’avait beaucoup marquée, quand j’étais petite.

Merci à toi Gropl pour la découverte de cet auteur, dont effectivement pas grand-monde ne parle, c’est curieux.

J’ai trouvé que c’était un roman sur les zones d’ombre, ces points obscurs et cachés, les angles morts de la « civilisation » : comment, au cœur même de la ville qui symbolise au plus haut point son mythe, l’humanité et les lieux se décomposent, renvoyant à ce décalage insupportable entre les valeurs qu’affiche la société occidentale moderne (les droits de l’enfant, etc.) et ce qui existe réellement. Les descriptions de l’endroit (Central Park le jour, ses nounous, ses amateurs de jogging) et de l’envers (Central Park la nuit) sont terribles dans ce qu’elles cohabitent sans se considérer.
Alors il pose question au lecteur d’aujourd’hui sur la manière dont des principes fonctionnent comme un voile, une fiction, permettant de cacher une réalité qu’on ne veut pas voir. En ce sens c’est un grand roman noir, qui interroge sur la violence et la barbarie, comment celle-ci est la fois produite et enfouie par la société, reléguée à des confins pas si lointains.
C’est un grand roman noir car même l’aspect qu’on pourrait considérer comme fantastique est traitée par le roman et son écriture même comme le prolongement réaliste de la réalité vécue par les enfants, je veux dire qu’il m’a semblé qu’il n’y avait pas à « suspendre notre incrédulité » pour y croire, que la question même d’y croire (ou pas) ne se posait pas. C’est à la fois traité comme émanation du réel, et comme le réel lui-même, ce qui n’empêche d’ailleurs pas d’y réfléchir de façon métaphorique ou symbolique.
A cet égard une des scènes qui m’a le plus marquée, c’est celle de la confrontation de Julia et du rat.

Du coup, cette continuité, et la confrontation entre deux formes de violence (l’une brute, animale, instinctive), l’autre humaine, prospérant à la fois sur un terreau de déshérence sociale, et pour certains personnages, de cruauté envers les plus faibles, nous renvoie aussi à une troisième forme, celle de l’indifférence et de l’aveuglement, ou simplement de la satisfaction qu’on trouve à se laisser bercer par de jolies fictions qui ne mangent pas de pain.

La construction du livre est à mon avis parfaite ; la fin terriblement tragique.

Intéressant aussi de noter, dans la réflexion qu’on peut avoir sur la barbarie, que pour les flics, une telle violence ne peut-être que le fait d’un animal sauvage ; ça me fait penser, et j’en parle parce que l’auteur compare explicitement les enfants, à un moment de la fin aux Juifs ou aux Viets, à la façon dont un certain type de vocabulaire (celui des génocidaires, entre autres) transforme les victimes en animaux nuisibles, donc devant être tués (J’y pense parce que j’ai écouté un truc qui n’a rien à voir à la radio, passionnant d’ailleurs, sur la radio des 1000 collines pendant le génocide de 1994 au Rwanda, avec notamment une analyse du vocabulaire employé pour favoriser les massacres). Comme si le fait de postuler la déshumanisation servait à la fois ceux qui ont des fins atroces, mais aussi, sans que ce soit forcément conscient, la société face à des actes abominables, qui préfère alors penser la coupure radicale avec l’humain (c’est l’animal, c’est le monstre) plutôt que de penser de tels actes comme commis par des êtres humains comme soi, et donc d’y réfléchir dans toutes leurs implications, causes, conséquences, responsabilités individuelles et collectives. En cela le bouquin me semble avoir une portée très grande, encore aujourd’hui, peut-être même encore plus aujourd’hui.

"Ce sont eux, les monstres?"


Dernière édition par limbes le Sam 10 Avr - 22:53, édité 1 fois
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par txoa le Sam 10 Avr - 19:43

Va vraiment falloir que je le trouvasse...
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par Ernest Kurtz le Sam 10 Avr - 19:47

1) Bon, pour le bouquin, c'est noté dans ma -déjà trop longue- liste des achats à venir.
2) Marrant (si je puis dire), toute la fin de la réflexion de limbes : j'étais sur la même piste de réflexion sur le vocabulaire suite au brouhaha médiatique consécutif à l'émission "Les infiltrés" consacrée aux pédophiles. J'ai entendu employer je ne sais combien de fois le mot "prédateurs" pour les désigner. Or, si j'en crois le dictionnaire: "Prédateur : 1) animal se nourrissant de proies; 2) être humain vivant de la chasse et de la cueillette 3) personne s'enrichissant aux dépens des autres". Je pense qu'il était employé dans sa première acception. Donc le pédophile n'est pas un être humain, c'est un animal. Et si c'est un animal, son comportement est donc "dans sa nature" (quasi génétique, quoi), donc inaccessible -pour faire court- aux soins/traitements/réadaptations, bref, à je ne sais pas quoi le rendant à même de ne plus s'y livrer. En fait, on pourrait donc presque l'abattre, quoi !
De façon générale, il y a toute une novlangue médiatique (évoqué déjà en 1989 par Nanni Moretti dans son film Palombella rossa) où les grévistes de la SNCF "prennent en otage" les usagers, où les mesures réactionnaires/rétrogrades /reculs des acquis sociaux du gouvernement sont des "réformes", où d'autres parlent de "vraies valeurs" (?!?!?), etc, etc. Tout un langage dénaturé et quand on sait que c'est grâce au langage que l'on réfléchit...
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par txoa le Sam 10 Avr - 19:56

Mais je pense qu'il n'y a rien d'anodin là-dedans. Ce serait le sujet d'un fuseau autre.
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par edmond Gropl le Dim 11 Avr - 1:53

Pour parler de la pedophilie, dans " deuil apres deuil" du même R. Lortz, il y a une scène explicite de pédophilie, enfin d'inceste (soit la grande majorité des actes). Je ne me rappelle plus s'il y a ça dans "les enfants de Dracula", enfin de manière aussi explicite (je me souviens également de la scène du rat), bref, tout ça pour dire qu'il faut être un bon écrivain (comme Lortz) pour pouvoir écrire cette scène où on est radicalement à l'opposé du vocabulaire des "infiltrés", c'est à dire que cette scène incestueuse devient tout a fait normale, et c'est même une scène ou les implications humaines sont tellement bien retranscites ( c'est vraiment un ecrivain de noir superieur) que ça en devient beau (c'esst comme la scène du rat, absolument effrayant et en même temps très beau)

Limbes, j'ai les deux autres romans noir, je te les reserve.
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par limbes le Dim 11 Avr - 19:13

Merci, Gropl.

Sur le langage, oui, il me paraît fondamental parce qu’il est presque premier, par rapport à la réalité ; si la réalité n’est pas dite elle n’existe pas, et en même temps, ce qui est dit de cette réalité peut soit la révéler, soit la masquer, soit la transformer. Il est donc extrêmement révélateur des états d’une société donnée, et un enjeu majeur en termes de pouvoir. Il peut favoriser la pensée comme l’éteindre, l’endormir, l’enclore, la figer sur des certitudes qu’on ne remet pas en cause.
L’autre jour, je suis tombé sur le concept de "nexus", qui recouvre ces mots qui agrègent illico, sans réflexion particulière, des affects et des émotions : l’exemple était celui du mot « nazi », avec une expérience intéressante qui donnait à lire à différents groupes le programme du parti national-socialiste d’Hitler : dans certains cas le mot « nazi » était posé, dans d’autres pas. Eh bien, un tel programme est apparu intolérable de façon assez nette beaucoup plus pour les groupes qui avaient lu le mot nazi, que pour les autres.
C’est comme si certains mots empêchaient de réfléchir au contenu même de ce qu'il entend représenter. Je pense que le mot pédophile est un bon exemple de nexus, aujourd’hui (non pas que je cautionne la pédophilie ou le nazisme, je constate juste que ça agrège les émotions et les peurs les plus intenses, au détriment de toute réflexion).
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par txoa le Sam 25 Sep - 20:06

J'en sors. Rarement la lecture d'un roman n'a été aussi éprouvante. Heureusement il est court. Pour autant, la violence n'a rien de gratuite dans cette fable noire. Chaque scène a un sens et vient étayer le sujet. C'est de l'anti Scerbanenco. Lorsque ce dernier laisse les enfants à leurs actes, les laissant à leurs responsabilités en les jugeant, ici c'est tout le contraire même si contrairement à l'italien, très réaliste, le roman déborde largement vers le fantastique. Chaque violence faite aux enfants, chaque viol, chaque coup qu'ils reçoivent renforce leur monstruosité. Ca vient interpeler ce que je vois dans mon boulot.
Je vais continuer à lire Lortz maintenant que j'ai trouvé le filon.
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par limbes le Dim 26 Sep - 3:34

Je suis contente que tu aies lu ce bouquin. Pour Scerbanenco, je n'ai plus exactement en mémoire le livre auquel tu fais allusion, mais je sais juste que je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi. Il faut que je retrouve ça, ça m'énerve, des fois, de ne pas me rappeler (d'avoir juste de vagues idées confuses), et de ne pas pouvoir argumenter
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par edmond Gropl le Dim 26 Sep - 9:57

txoa a écrit:
Je vais continuer à lire Lortz maintenant que j'ai trouvé le filon.

Filon est peut-être un peu excessif, il en existe que deux autres.

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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par edmond Gropl le Lun 27 Sep - 11:09

C"est drole, cette opposition Scerbenenco (les enfants du massacre)/Lortz(les enfants de Dracula). Certainement deux livres bien placés dans mon panthéon personnel, dans le top-ten.
C'est drôle mais cette opposition me parait se situer à un point d'achoppement de la littérature noire. Les deux ont investi leur sujet avec force, les deux dérangent profondement, les deux sont superbements ecrits, les deux sont absolument glaçants.
La seule difference que je voie (car, Txoa, je ne suis pas d'accord avec ta lecture de Scerbanenco, mais il faudrait faire une analyse poussée du texte pour voir qui est le plus proche de la substance originelle du texte, d'aileurs je vais le relire une 3° fois), la difference est qu'un texte est un texte de littérature policière (scerbanenco) l'autre me parait être un roman noir. (virant au fantastique). La seule difference que je vois, c'est la procédure, les rapports enqueteurs/sujets (absent chez Lortz (si je me souviens bien (a relire aussi)), et tout ce qui en découle en terme de jugement, de justice, d'ordre moral (des choses substantielles au roman policier, et absolument maitrisées chez Scerbanenco)
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Re: Lortz, Richard - Les enfants de Dracula (1974 - Rivages 1993)

Message par txoa le Lun 27 Sep - 21:20

C'est dans l'explication sur la violence des enfants que les deux s'opposent même si les deux livres n'ont rien à voir, même si les deux sont très bons. Mon expérience, mes idées vont plus vers Lortz.
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