Bartleby le scribe - Herman Melville

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Bartleby le scribe - Herman Melville

Message par limbes le Ven 8 Mai - 1:44



Tout ce temps qu’il m’a fallu pour parvenir à cette nouvelle…Un chemin à rebours, en quelque sorte, JP Martinet qui cite la fameuse phrase de Bartleby à la fin de Jérôme, puis Un homme qui dort, de Perec, puis une discussion avec un être très cher en surplomb d’une rivière, puis une lecture de traverse un après-midi de chaleur pré-estivale, enfin.

Dans Un homme qui dort, voici comme en parle Perec :
« Jadis, à New-York, à quelques centaines de mètres des brisants où viennent battre les dernières vagues de l’Atlantique, un homme s’est laissé mourir. Il était scribe chez un homme de loi. Caché derrière un paravent, il restait assis à son pupitre et n’en bougeait jamais. Il se nourrissait de biscuits au gingembre. Il regardait par la fenêtre un mur de briques noircies qu’il aurait presque pu toucher de la main. Il était inutile de lui demander quoi que ce soit, relire un texte ou aller à la poste. Les menaces ni les prières n’avaient de prise sur lui. A la fin, il devint presque aveugle. On dut le chasser. Il s’installa dans les escaliers de l’immeuble. On le fit enfermer, mais il s’assit dans la cour de la prison et refusa de se nourrir. »

C’est donc l’histoire très simple et étrange à la fois d’un homme de loi qui recrute un scribe, lequel à chaque demande que celui-ci lui fait répond, je préfèrerais ne pas.
Bartleby le scribe est conté à travers les yeux du juriste, le narrateur, qui est aussi un personnage central au sens où on saisit chacune de ses réactions, pitié, compassion, énervement, inquiétude etc. face à l’attitude proprement incompréhensible de Bartebly.

Cette nouvelle, je dirais que c’est un puits sans fond, au sens où elle creuse dans une matière vertigineuse et se dérobe à toute certitude explicative (en témoignent d’ailleurs les multiples interprétations du texte).
C’est comme si elle touchait selon le lecteur, à son point le plus sensible ; c’est donc un bon test pour connaître quelqu’un, que de lui demander son avis dessus, je pense…

Bartleby me paraît être un paradoxe, en un sens, car son positionnement de non-choix ("I would prefer not to"), ni accord ni refus véritable, qui pourrait apparaître comme une forme de passivité, constitue aussi une attitude inadmissible pour toute société, puisqu’il ne s’agit même pas d’une révolte qu’on pourrait mater. Comme si l’absence de revendication, de positionnement, en ce qu’elle ne valide rien, n’invalide rien non plus devenait une poche de néant, une sorte de trou noir inquiétant susceptible d’en saper les fondements, de la désorganiser, voire de l’aspirer. Sauf qu’en réalité, le trou noir se referme sur l’individu lui-même, c’est lui qui finit par se désagréger sans même érafler la collectivité qui l’entoure, ou à peine.
D’un côté elle va plus loin que toute forme de révolte, dans son expression, et de l’autre, elle reste largement en-deça, dans ses effets même.
On peut le voir comme une résistance, mais une résistance absolument vaine en termes d’impact pour l’ensemble collectif qui entoure celui qui résiste de cette façon, car ni la société se transforme, ni elle est à même de prendre en compte cette drôle de singularité, cette inadaptation sourde dont on ne sait d’où elle procède

Il y a quelque chose de tragique dans cette histoire sans fondements établis ; on ne sait pas vraiment dans quelle mesure Bartleby a choisi de se conduire ainsi, ou dans quelle mesure il a été contraint de le faire (psychiquement, socialement, etc.), mais on sent bien que ça finira mal.

Voici ce que j’ai pu glaner de ce qu’en a dit Perec, dans des lettres je crois :
« Le juriste est plus à plaindre que celui qui meurt, le juriste ressent cette mélancolie et nous la ressentons derrière lui et comme elle s’oppose au monde, elle attaque tout, ce n’est pas la mort, c’est pire, ce n’est pas le désespoir, c’est pire, c’est le temps, l’oubli, la mémoire, la précarité. »
Et :
« Bartleby est, si l’on veut, la fin d’un livre dont nous ne connaîtrions pas le début, ce qui a pour effet de donner à l’irrémédiable une portée plus grande, une espèce d’universalité. » (citations tirées de Georges Perec La contrainte du réel de Maret Van Montfrans Ed. Amsterdam).

Deleuze en parle dans Critique et clinique, et c’est presque compréhensible (notamment sur la portée de la fameuse formule).

Personnellement, en tant que mélancolique, ce fut – c’était- c’est un choc terrible, ce texte, comique et noir.

(« Ah ! Bartleby ! Ah ! humanité ! »)

Je ne m’en remets pas.

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Re: Bartleby le scribe - Herman Melville

Message par txoa le Ven 8 Mai - 12:15

Effectivement, cette nouvelle aurait pu entrer dans le "top 5" des bouquins qui m'ont bouleversé. A même titre que certains courts romans de Stefen Zweig. Je ne sais pas, du coup, pourquoi je ne l'ai pas fait. Peut être à cause du format. Bref.
La vieille dame qui m'a prêté ce livre un jour, ne voyait dans Bartleby qu'un être associal, elle a pu dire fainéant. Ce n'est évidemment pas ma vision, j'y vois un être qui, à l'instar de l'homme qui dort, est dans un refus de la commande sociale, certes, mais pour des raisons psychologiques et/ou politiques profondes. Le héros de l'homme qui dort reste chez lui. Pas Bartleby qui obeit à certaines normes, ponctualité, politesse, mais "préfère ne pas" à chaque fois qu'on lui demande quelquechose.
Je suis d'accord avec toi, Limbes, c'est un puit sans fond où chacun y mettra ce qu'il voudra selon ses convictions et c'est une nouvelle sur laquelle on pourrait débattre des journées entières.
C'est un chef d'oeuvre et Melville, à qui je dois une lecture étourdissante lors de mon adolescence (Moby Dick) n'est pas loin du génie.

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