Un jour, ou pas

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Un jour, ou pas

Message par limbes le Dim 18 Jan - 1:56

Un jour, ou pas


Un jour

Finis les brimades, les regards pire que les coups, le café brûlant lancé avec sa tasse à travers la tête, la honte qui poisse à chacun de mes pas.
Je ne me barricaderai plus dans les chiottes – là où est ma place - en attendant que la fureur passe.
Je ne tâterai plus mon visage d’animal apeuré.
Je ne ramperai plus.

Un jour dans la cuisine

Je ne goberai plus ta détresse.

Tu n’y crois pas ?

Il y eut… un temps… où nous étions heureux. Il y eut vraiment un temps où nous étions heureux ? Un passé simple ? Je ne sais plus. Il me semble… Une fois, dans un bar, on avait joué au baby-foot comme des gamins et tu avais ri et on avait bu des petits blancs dans des verres sales en riant encore de tout et rien il y avait de la buée sur les vitres c’était l’hiver, une autre fois il me semble dans un champ allongés l’herbe nous piquait on regardait le ciel on était bien ? Je ne sais plus, je n’ai aucune certitude, il faudrait procéder à une enquête serrée mais les témoins ont disparu ou sont muets comme des arbres, et que sauraient-ils de toutes façons de ce qui nous traversaient le corps et la tête ? Quant aux protagonistes, peut-on leur faire confiance pour considérer objectivement ce qui est vraiment arrivé ? Ils passent leur temps à triturer l’avant pour pourrir ou supporter le présent, voilà tout.

A-t-il vraiment existé, le paradis perdu ? Je l’ai sûrement imaginé. Peut-être qu’il ne me sert qu’à espérer, en brave bête domestique, peut-être qu’il fait de moi la bonne victime, une victime adéquate, parfaite, avec toute la panoplie requise : hébètement, peur, tristesse, culpabilité, espoir (ça va changer, je sais que ça va changer).

Tu te souviens, ce monologue de ton frère, un dimanche d’automne, chez nous, lors d’une fin de repas bien arrosée, avec la lumière déclinante du jour reflétée dans tes yeux noirs ? La flamme inquiétante de ton regard, dont je percevais parfaitement la teneur apocalyptique. Je savais ce qu’elle signifiait pour après, quand tout le monde aurait regagné ses pénates, bien tranquilles surtout de ne jamais rien voir, de ne jamais rien savoir. Mon cher beau-frère entreprit de démontrer, si sûr de lui, si certain de l’ordre des choses et du monde et de sa bonne place, que ce n’était pas le bourreau qui faisait la victime, mais la victime qui créait le bourreau ; que certaines personnes, je cite, par leur profil psychologique tout à fait particulier (petit coup de langue aux commissures pour lécher un amas blanchâtre et gluant), par leur attitude physique, voire leur physique tout court, un je ne sais quoi de malingre, de vaguement répugnant, dans une certaine mesure, il faut bien le reconnaître (cette façon de faire semblant de nuancer ses propos !), produisaient eux-mêmes la violence qu’ils se plaignaient de recevoir. Il se faisait fort de les détecter à l’œil nu.
J’en aurais ri à en pleurer.
J’ai oublié la suite. La nuit a surgi. Ils sont partis.
Noir.

Un jour dans la cuisine (ça sentira le thym)

Il a raison. Je suis peut-être bien cette larve rampante, sournoisement masochiste, et c’est toi qui a révélé ma vraie nature – dois-je t’en remercier.
Je n’ai pas eu assez de force. J’aurais dû… J’aurais dû réagir immédiatement, dès les premières distorsions de ce que tu appelais encore amour, mon amour, j’aurais dû… Ne sois pas…N’aurais pas dû… Aurais dû… Mais ne sois pas si docile !

Un jour je ne me supporterai tellement plus... Mais c’est peut-être ce que tu veux ? Ce que tu organises sciemment, dans les moindres détails, depuis dix ans ? Tu crois ainsi m’enchaîner définitivement à toi, tu crois que je lape le moindre frémissement de tendresse comme l’eau un mourant dans le désert, tu crois que je me contenterai toujours de tes oboles cataplasmes censées soigner un temps le massacre intérieur ?
Je lape, je lape.
Tu fracasses la table en verre avec ce vase si design dans lequel on ne met jamais de fleurs.
Tu me caresses les cheveux en larmes je ne le ferai plus pardonne-moi je ne sais pas ce qu’il me prend mal à la tête je ne supporte pas la musique ton air de chien battu et cette porte qui COU-I-NE
Je lape, je lape.
Mais ce n’est pas de ma faute, c’est toi qui fait toujours mal, jamais bien, c’est toi qui me pousse à bout, toi, toi, TOI

Toi moi les deux faces déformées d’un même monstre ?

Calvaire des fracas
Bruits crochus comme tes mains
Silence opaque.

Un jour dans la cuisine (ça sentira le thym) je prendrai le grand couteau, ma douce, et le plongerai dans ta poitrine étonnée.

limbes

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Date d'inscription : 05/06/2008

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