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Message par stalker le Sam 22 Nov - 1:43



Dans ce wagon, en plein été, je m'installe sur une banquette pourrie et je relis Laissez bronzer les cadavres, de Manchette, avec une petite bière fraiche et du tabac à rouler.

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Message par limbes le Dim 23 Nov - 18:01



Un jour je monte dans un train au hasard du temps où on pouvait baisser les vitres et pencher la tête au dehors pour sentir le vent la vitesse les arbres le bruit curieusement toujours dans cet ordre sans se soucier des avertissements en italien qui sonnaient murmurés tout bas, comme des invites.

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Re: Situations

Message par stalker le Sam 29 Nov - 14:36



Je m'installe sur un des sièges et j'attends. Il n'y a pas un chat. J'ai emmené deux Desperados à siroter en attendant. En attendant que quelqu'un se pointe dans un endroit pareil et me trouve là. Je me demande qui ça pourrait être. J'imagine. Je passe en revue des possibilités, des visages, des accoutrements, des réactions. Peut-être que je projette des dialogues, ou disons des façons d'échanger des paroles. De quoi parle-t-on si c'est un vagabond, de quoi parle-t-on si c'est des flics, de quoi parle-t-on si c'est une sauvage.
J'opte pour la sauvage.

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Message par stalker le Mer 17 Déc - 12:58



Louis Calaferte aurait découvert ce passage et y serait resté quelques minutes, à écouter les bruits alentour, à respirer les odeurs, à observer la lumière et les couleurs, jusqu'à ce que quelqu'un apparaisse, passe, croise son regard et inspire à l'auteur un fragment destiné à La mécanique des femmes.

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Message par edmond Gropl le Jeu 18 Déc - 21:00

stalker a écrit:

Louis Calaferte aurait découvert ce passage et y serait resté quelques minutes, à écouter les bruits alentour, à respirer les odeurs, à observer la lumière et les couleurs, jusqu'à ce que quelqu'un apparaisse, passe, croise son regard et inspire à l'auteur un fragment destiné à La mécanique des femmes.

De Louis Calaferte, ses souvenirs d'enfances, "requiem des innocents", "partage des vivants" et un troisième volume dont le nom m'échappe...des lectures qui m'ont profondement marqué. Des textes qui prennent aux tripes et aux neurones.

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Calaferte

Message par stalker le Sam 20 Déc - 1:56

J'ai abordé l'auteur avec La mécanique des femmes, suite à un article lu dans Art Press, un jour. J'ai lu quelques bouquins de lui ensuite. A chaque fois ce fut une claque (c'est con comme expression ; disons une claque mentale ; qui remue des choses). Le dernier en date, c'est Septentrion.

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Re: Situations

Message par limbes le Lun 29 Déc - 19:42



Je m’assois dans la chambre d’hôtel sans clef strictement similaire à beaucoup d’autres. J’ai parcouru préalablement des routes et des rues exactement pareilles, enseignes comprises. Impossible de savoir où je suis (mais il n’y a peut-être plus de lieu). Je vais boire tout le mini-bar. J’allumerai CNN, et les grésillements du monde colleront parfaitement à la moquette nettoyée.
Je ne pourrai pas m’empêcher d’attendre qu’il se passe quelque chose. Je ne pourrai pas m’empêcher de voir quelqu’un, quelque part, dans la même chambre d’hôtel, après les mêmes routes, rues, mini-bar, images et sons, moquette nickel, attendre qu’il se passe quelque chose.
Après ?
Après, routes rues chambres images sons on échoue, on recommence.

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Re: Situations

Message par fredgev le Mar 30 Déc - 19:13

limbes a écrit:

Je m’assois dans la chambre d’hôtel sans clef strictement similaire à beaucoup d’autres. J’ai parcouru préalablement des routes et des rues exactement pareilles, enseignes comprises. Impossible de savoir où je suis (mais il n’y a peut-être plus de lieu). Je vais boire tout le mini-bar. J’allumerai CNN, et les grésillements du monde colleront parfaitement à la moquette nettoyée.
Je ne pourrai pas m’empêcher d’attendre qu’il se passe quelque chose. Je ne pourrai pas m’empêcher de voir quelqu’un, quelque part, dans la même chambre d’hôtel, après les mêmes routes, rues, mini-bar, images et sons, moquette nickel, attendre qu’il se passe quelque chose.
Après ?
Après, routes rues chambres images sons on échoue, on recommence.

les chambres d'hôtel ....

j'avais écrit ça, dans le temps :

Ce genre de situation survient quelquefois. Le type dépose un billet sur le comptoir et s’avance dans un couloir à peine éclairé par quelques barres de néon bleuâtre. Il est minuit passé et il est fort probable que l’occupant de la chambre 82B dorme à cet instant précis. Epuisé, l’occupant, à peine capable de tenir la route après tous ces mois à chercher la suite de l’histoire. Le type avance à tâtons le long de la galerie. Il marque une pause devant chaque porte, tous les deux mètres. Et puis il arrive que le type sorte une carte magnétique de la poche intérieure de sa veste. Le fait que cette carte magnétique ne soit pas tout à fait neuve et qu’en outre elle affiche un numéro de téléphone rose juste à un centimètre de la tranche n’a aucune espèce d’importance. Le fait que ce numéro de téléphone vous rappelle vaguement quelque chose n’a aucune importance non plus. En revanche, ce qui est important, c’est que le type, Donald Simpson IIIrd, entre trente et quarante ans, on ne sait pas dire exactement, porte un pardessus noir coûteux, un complet deux pièces en velours côtelé prune et une chemise orange vif. Ce qui est important, c’est qu’il saisisse cette carte dans ses doigts volumineux, ornés d’une chevalière gravée à ses initiales. DS3. Elle laisse une marque profonde sur la carte. Donald n’y prête pas la moindre attention. Ce qui est important, aussi, c’est le déclic de la serrure lorsqu’il introduit la carte dans la fente prévue à cet effet. Bien sûr il est minuit passé, en fait plus de deux heures du matin. La journée a été rude. Dans le bureau de la quatrième rue, on a répété à Donald que le prochain contrat était pourvu d’une prime de quatre cent trente mille dollars, et qu’il était hors de question de considérer ceci comme autre chose qu’une dernière chance.
Le type, dans le bureau de la quatrième rue, il a tapé du poing sur la table quand il a répété à Donald Simpson IIIrd qu’il était hors de question de tout faire foirer cette fois-ci. Il a allumé un Monte Cristo, n’en a pas proposé à Donald, et lui a posément craché la fumée au visage en lui disant qu’il pouvait disposer. Donald ne tolère pas ce genre de mépris. Il a un nom. Un putain de nom qui le protège du chômage ou au moins du besoin. Donald est un homme de la part duquel on attend des résultats, mais à qui il ne vaut mieux pas demander des comptes.
La porte de l’appartement s’ouvre sur la pénombre. A ce moment là, Donald Simpson IIIrd pourrait chiffrer son pouls à cent sept battements par minute, de même qu’il pourrait, en passant la main dans sa nuque, sentir la couche de sueur qui vient de se déposer sur sa peau. S’il y pensait, il constaterait aussi que sa tension artérielle est montée à Dix neuf centimètres de mercure de systolique, pour douze de diastolique. La bouche de Donald Simpson IIIrd est sèche comme le Mojave, ses pupilles sont dilatées à neuf millimètres, tout ceci, Donald le doit à la concentration extrême de son compartiment sanguin en adrénaline. Il est excité comme un guépard. Il serre son poing moite, de la même manière que cet après midi en sortant du bureau, et comme il l’a fait ensuite pendant tout le temps qu’il feuilletait le New American, sans imprimer une seule phrase à un étage conscient, en tout cas aucune autre phrase que « c’est votre dernière chance, third » (third c’est son diminutif au bureau, il n’est pas certain qu’il en ait saisi toute la dimension péjorative, on ne demande pas de compte à monsieur Donald Simpson Third). Dernière chance. Quatre cent mille dollars. 400000.
Toujours le poing serré, il a jeté le magazine dans la corbeille, et puis il a décroché son téléphone Nokia 8800 à 1000$ et il a fait ce qu’il y avait à faire.
Il est là. 107 de pouls. Poussée de tension artérielle. Pupilles dilatées DS3 se laisse pénétrer de toute l’obscurité de l’appartement. Il se calme lentement. Il se force à expirer. Bruyamment. Longuement. Tout redescend sauf l’envie. Et puis la faim.
Il faut environ six minutes pour que la rétine périphérique s’adapte à la pénombre. Le temps que les bâtonnets se dépolarisent correctement. Pendant ce temps, DS3 fait l’inventaire du vestibule. A gauche, près de la porte d’entrée, un piano droit. Steinway, Professional Model 1098. En fait, DS3 ne l’a pas remarqué tout de suite, c’est sans doute ce qui explique le do majeur sourd et bref lors de l’impact entre son genou et la caisse.
Le son est parfait.
Ca fait mal mais ce n’est pas insupportable, juste inattendu. Ca lui donne faim. DS3 sort une paire de gants de cuir noir de la poche intérieure de son complet deux pièces. Il enfile les gants et il serre les poings. Les deux, cette fois-ci. Il respire. Ca se tend de partout à l’intérieur de DS3. On ne sait pas vraiment encore par où il va commencer, DS3, mais c’est imminent. Il passe sa main gauche, gantée, à quelques millimètres seulement du clavier. Toutes les octaves. DS3 ne peut pas se reconnaître dans le miroir de plain pied dressé à l’opposé du piano. Au maximum, s’il y avait prêté attention, il aurait juste décelé un vague reflet brillant. S’il pouvait contempler son visage à ce moment là, il n’est pas sûr que DS3 soit rassuré par ce sourire tendu. Ce sourire crispé, celui qui empêche les gens qu’il ne connaît pas de le trouver sympathique. Il est au moins deux heures et quart et DS3 entre dans le salon.
La nuit est encore jeune.


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Re: Situations

Message par fredgev le Mar 30 Déc - 19:13

DS3 chausse ses lunettes ITT Night Vision F4949. Grâce aux quatre piles AA glissées dans le boîtier d’alimentation, DS3 sait qu’il bénéficie d’une autonomie de 60 heures. C’est largement suffisant pour une vingtaine d’équipées comme celle-ci. Le gain correspond au rapport en lumens d’intensité lumineuse entre l’objectif et les oculaires. Avec les F4949, il se chiffre à 5000. Même le noir absolu a des contours, avec ça. Impossible de se cacher.
Tout va bien. Comme en plein jour. A gauche de l’entrée du salon, il note la présence d’une étagère en teck. Suspendue au mur, l’étagère. Quatre rayonnages. Dessus, des rangées de bouteilles d’un demi litre. DS3 n’est pas forcément intéressé par leur contenu, c’est sans doute pour cela qu’il ne s’approche pas assez pour en lire les étiquettes, qui indiquent China ink, Waterman.
Il s’en fout, DS3, tout ce qui lui importe c’est de respirer l’odeur de la pièce avant la tempête. Il sort un couteau, maintenant. Il fait trois fois le tour du salon et il commence par s’acharner sur les coussins du canapé suédois. C’est dommage pour DS3, parce que ses lunettes F4949 ne lui permettent pas de distinguer le contraste saisissant qu’il produit.

Larges plaies blanches et nettes sur le velours rouge.

En vision nocturne, lui, il ne voit que de larges plaies vert pâle sur un fond gris vert. Il trépigne, l’adrénaline refait son apparition ; Sa tension monte, ses pupilles sont dilatées au maximum, son coeur bat à cent trente ou cent quarante pulsations par minute on ne sait pas au juste. DS3 plante plus de soixante dix fois son couteau dans le canapé à sept mille dollars. Il s’acharne comme il le ferait sur un ventre d’homo sapiens à jeun depuis 72 heures.
Sous ses gants il y a une pellicule de sueur qui commence à vraiment gêner sa préhension. Il lâche le couteau.
Dans la chambre une lampe vient de s’allumer.
L’occupant a fini par entendre le bruit, surtout lorsque DS3 a fracassé l’étagère sur le sol.
Malgré sa vision nocturne, DS3 a parfaitement pu constater la progression de la flaque d’encre sur le tapis d’albâtre.
En plein jour comme dans une nuit profonde, on ne triche pas avec le noir.
Dans le mouvement, il a renversé sa mallette Vuitton. Des dizaines de feuilles sont venues s’engluer noyer dans cette marée noire, provoquant les hurlements de DS3, un cri d’horreur.

Les contrats et toutes les informations confidentielles : totalement hors d’usage.

DS3 est un homme sous pression. DS3 est un homme à qui on ne demande pas de comptes. Un homme à hautes responsabilités. Il jette violemment l’ordinateur portable Sony 19 pouces sur l’aquarium où les deux poissons, Bubble et Splash, se reposaient quelques heures de leur existence gyratoire. Qui pourrait croire les poissons exotiques aussi sensibles à l’électrocution ?
Autre solution : leur décès est simplement consécutif à l’asphyxie.
L’autopsie ne le dira jamais. Il n’y a pas de justice pour les êtres amphibies.
DS3 se contemple dans le reflet de la vitre. Cent dix mètres plus bas, il pourrait admirer la baie de Miami. Il pourrait survoler du regard deux cent kilomètres de côte. Les feux arrières des voitures de sport filent à toute allure sur la route 95, impunément étant donnée l’heure tardive. DS3 a déposé un CD de Black Sabbath dans la platine Bang&Olufsen BeoCenter 2. Il s’agit de Warpigs. Il l’a emmené spécialement. DS3 a mis le volume sur le niveau 18, le système en comportant 20. C’est plutôt cataclysmique comme résultat et le visage de DS3 est de plus en plus tendu. Il ne se sourit plus. Dans la vitre, il peut reconnaître sans l’ombre d’un doute un véritable trismus. Il se déshabille. C’est à dire qu’il ôte son veston Hugo Boss jais sur le canapé. Il est en bretelles. Ses bretelles sont noires. Sa chemise est écrue. Absolument et résolument années cinquante. A une époque, c’est à dire une vingtaine d’années en arrière, les types dans le genre de DS3 portaient des lunettes à monture d’écaille. Même s’il ne s’agissait que de verres neutres. C’était à la mode. Ca ne l’est plus. Mais DS3 navigue au dessus de la mode. C’est ce qu’il se dit dans les fins de soirée, au Nikki Beach ou au Delano’s, après le restaurant chic et les plats aux noms imprononçables, desquels plats il ne tolère aucune éclaboussure, que ce soit sur sa chemise en lin ou sur la robe de grand couturier de son escorte du moment. Au dessus, c’est ce qu’il se dit pendant que les mannequins se font offrir des coupes de cordon rouge millésimé par des types qui essaient de taper un cran plus haut que leurs horizons de macadam. DS3, le long de la plage. DS3, la solitude affectée. DS3, des longs moments de bonheur triste et de sourires sans objet. Au dessus de la mode et des pulsions. Au dessus. C’est ce qu’il se dit quand il doit régler un contrat comme en ce moment, c’est ce qu’il se dit en saisissant le bois numéro trois en titane de chez Slazenger qu’il a ramassé contre la cheminée du salon. Il le brandit à hauteur de l’épaule d’une technique parfaitement maîtrisée, avec naturel, avec détachement. Au dessus de tout ça. C’est ce qu’il se dit au moment où son drive parfait vient fracasser les figures Lalique en cristal lourd du secrétaire en acajou. Au dessus c’est ce qu’il se dit quand il ramasse les débris et qu’il déchire les membranes des hauts parleurs JBL. Au dessus de ça, quand il réalise l’incompatibilité de ce système sonore avec le B&O. Faute de goût. Au dessus de ce sentiment de lassitude, semblable à sa main dans le bikini d’une héritière lambda qui recommande un daiquiri à la fraise, pareil que ce sentiment de dégoût malheureusement tout de même turgescent. Au dessus même des pourboires à cent billets, ou bien des clefs de sa Maserati jetées négligemment à la figure du portier au dessus des arrivées à l’improviste dans les chambres d’hôtels qui finissent toutes par se ressembler au dessus de ce sentiment de noblesse vague qu’il croit tenir de ses supposées ascendances françaises.

DS3 balance un grand coup de pied dans l’ensemble stéréo à plus de 5000 $, et ça fait un grand crac un larsen pas possible. Non seulement la lumière est vive dans la chambre de l’occupant mais encore il se lève et se tient près de la porte. Il regarde par le trou de la serrure. Il n’y a pas encore lieu de s’affoler. Il ne voit qu’un type qui s’acharne sur les meubles en trépignant en hurlant ; Le type, il n’a pas l’air d’avoir peur, juste besoin de tout casser le plus vite possible. Ca fait un moment, maintenant, qu’il est réveillé, l’occupant, mais il sait bien que c’est peine perdue pour dormir ou pour s’en aller discrètement. Quoi qu’il arrive, pas de menace vitale. Il se répète : pas de menace vitale. Tout ça c’est toujours mieux que les baraques pourries pendant des semaines à ne rien pouvoir faire d’autre que méditer sa crise d’identité, c’est mieux que les odeurs de vieilles pisses dans les toilettes visiteurs/patients des hôpitaux là bas.
Rien à craindre. Le type est trop focalisé sur le mobilier pour réaliser de vrais dégâts. Juste attendre et puis il s’en ira. Juste attendre et puis il s’en ira. Tout ça c’est juste de la routine. Cette fois là Donald Simpson IIIrd, d’autres fois des pauvres dépressifs friqués qui ne touchent à rien qui semblent hésiter et puis qui s’en vont après avoir pleurniché deux heures sur un canapé. Design, toujours, le canapé. Matthew Impey, Alvar Aalto, Bergfeld & Schwan, Charles Eames, Harri Koskinen, Kouziol, Neil Poulton, Tina Leung ou Zanuso & Sapper.
Ils y foutent des larmes ou des coups de couteaux, parfois ils se branlent au dessus des lampes d’intérieur Verner Panton ou Tokujin Yoshioka, et ça fait des putains de courts circuits.
Mais là, l’occupant, dans son jean Diesel et ses Hoogan’s, qu’il vient d’enfiler à la va-vite, il regarde Donald Simpson IIIrd, notre DS3, planter son couteau dans les rideaux Philip Starck, qui de blancs et purs deviennent blancs et destroy.
Ca reste classe.

Et puis, DS3, il ramasse son tas de documents et les jette en travers de la pièce. C’est à ce moment là que ça dérape. DS3 retourne dans le vestibule. On ne voit pas bien ce qu’il fait. Lui, il le voit, avec ses F4949. Il revient avec le tabouret du piano. Il en déchire le coussin à l’aide de son couteau de chasse. Maintenant, cela tient plus du tabouret de bar rotatif. DS3 le saisit, ce tabouret de bar, et il le fait tourner à toute vitesse au dessus de sa tête, et il le jette contre la fenêtre.

Evidemment, c’est du verre blindé, comment pourrait-il en être autrement au cinquante sixième étage ? Aucun dommage apparent. Juste un bruit net et mat. Un bruit de trop. DS3 ramasse maladroitement le tabouret qui a rebondi deux mètres derrière la vitre, il tremble. Nouvelle tachycardie. Nouvelle mydriase. Nouvel afflux de sueur. Nouvelle poussée tensionnelle.
STOP.
STOP.
CA VA TROP LOIN.
rassemble les éléments de la chaîne stéréo à 5000 $. Dépité.
s’assied sur le cadavre encore chaud du canapé.
se prend la tête entre les mains.
L’occupant sent la colère monter en lui.
Pas de pitié.
STOP.
STOP.
STOP.
CA SUFFIT MAINTENANT.
repose le tabouret de piano droit sur le sol.
ôte ses lunettes militaires ITT Night Vision F4949.
trébuche sur tous les débris qu’il a semés dans la pièce.
enlève sa veste prune côtelée et la dépose sur le dossier du canapé.
ne se pose pas sur le canapé, il préfère s’accroupir au sol en position quasi foetale et puis il se prend la tête entre les mains.
pleure.
caresse sa mallette en cuir et ses contrats renversés.
Et puis DS3 sort un briquet de sa poche et le contemple longuement et DS3 passe son index ganté sur le briquet Mont Blanc pendant de longues minutes. DS3 actionne la molette. Il y a une et puis deux étincelles. Et puis DS3 est captivé par la flamme. Il regarde la flamme et puis ses feuilles et puis les rideaux et puis il recommence. DS3 se lève, il essuie ses larmes d’un revers de la main, et il tend son briquet droit devant lui.

L’occupant tourne la poignée de la porte.
Et ça finit toujours comme ça, à deux ou trois heures du matin. Un cadre supérieur qui pleure comme un gosse et l’occupant qui ne peut plus dormir de toutes façons.
Et à chaque fois, ça se termine avec le briquet, ça ressemble à une malédiction.
Irruption dans la pièce.
Comme d’habitude.

Il n’y a plus de violence.
La haine monte et puis retombe.
La violence monte et puis retombe.
La violence monte.
MONTE
MONTE MONTE
MONTE MONTE MONTE
MONTE MONTE MONTE MONTE
Et puis retombe.
Et ça finit toujours comme ça.

L’occupant. Digne. Droit.
Jean diesel.
Hors contexte.
Torse nu.
Plus rien d’étrange.

- Vous ne savez pas lire ?

Il dit ça en montant un panneau à droite du rideau, l’occupant. On ne le voit pas tout de suite, le panneau, c’est à cause des rideaux et puis de la haine.
Mais pas de la violence.
La violence rend affûté. Aux aguets.
La violence est le moteur de la survie.
Surtout ici.
Ici plus qu’ailleurs.
C’est ce que se dit l’occupant.
C’est peut être parce qu’on est dans un endroit où on ne s’attend pas immédiatement à trouver des panneaux d’interdiction.

- Je répète : vous ne savez pas lire ?

Au début, il n’osait pas intervenir comme ça, l’occupant. C’est l’effet pervers de la situation. Ne pas faire de vagues, point essentiel. Profil bas.
Vu le prix du loyer, pas trop intérêt à la ramener. Et puis tous ces types sont des malades. Au début il se disait qu’on ne pouvait pas prévoir leur réaction. Qu’ils pouvaient parfaitement finir le travail sur de la chair humaine, surtout que c’est leur motivation initiale, il se dit.
Juste un palliatif.
Cet appartement n’est qu’un palliatif.

L’occupant réitère sa question.

- Vous ne savez pas lire, dites ?

DS3 pousse un cri lorsque l’occupant appuie sur l’interrupteur du salon. Forcément, les night vision c’est pas fait pour subir brusquement du 900 lux dans la rétine.
Il arrache ses F4949. Il se frotte les yeux.

Et puis il les ouvre.
L’occupant montre un panneau au bout de son index. Le panneau est en blanc et la phrase est en noir.

DEAR CUSTOMERS
FEEL FREE TO TRASH ALL THE STUFF. BUT LIGHTING ANY FIRE IS STRICTLY FORBIDDEN.
EVERY OFFENDER WILL BE PROSECUTED.
LAW DISTRICT OF MIAMI, FL.


DS3 regarde l’occupant. Il se met à sourire. Faiblement au début. Il ne dit rien.
Et peut être bien que c’est encore un coup de l’adrénaline, ou d’on ne sait pas trop quoi, mais DS3 a les pupilles en mydriase. Peut être la coke. Peut être l’émotion, toujours est-il qu’une larme roule le long de sa joue.
Ca finit toujours comme ça. Le type se calme d’un coup et l’occupant ne peut plus dormir.

Donald Simpson IIIrd. Yuppie en nage. Yuppie malheureux. Yuppie en loques sur les ruines du canapé.
En larmes aussi.

fredgev

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Re: Situations

Message par stalker le Dim 4 Jan - 23:51

Ce texte a un côté Manchette / Easton Ellis remixé déjanté qui me plaît bien.

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