auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Message par fredgev le Mar 26 Aoû - 14:02

5 Janvier.

Aujourd’hui c’était mon dernier jour à l’hôpital. Rien de spécial. Dernières vociférations dans les embouteillages de la ville grise, à 7 heures 15. Inutiles, évidemment : je suis tout de même arrivé à l’heure, comme à l’accoutumée. Je n’aurai plus jamais à regretter de ne pas avoir allumé la radio pour tuer le temps. Dernière demi cigarette entre le parking et l’escalier du hall. J’ai comme un regret : j’aurais dû m’imprégner des images de ce dernier matin âcre dans la cour, histoire de classer définitivement l’affaire au fond de mes souvenirs. Il n’y aurait rien eu de bien compliqué : par exemple, il aurait suffi de terminer cette cigarette en essayant de deviner à leur visage le rôle que tenaient tous les figurants de ce matin d’adieu. Sous le ciel morne, le claquement des portes battantes : venaient ils pour bosser, venaient-ils en visite, ou venaient-ils mourir ?
C’est étrange, ça ne m’a pas effleuré. Ce dernier jour restera un jour de doute, comme les autres. J’ai poussé la porte de verre, sans y penser outre mesure. A mon avis, je l’ai franchie comme on change d’époque, sans y faire attention, les yeux rivés sur le sol. Imposture. Comme d’habitude, la porte, je l’ai trouvée trop lourde.

J’ai emprunté les escaliers en colimaçon, en évitant soigneusement le regard des autres, ceux qui descendaient, déjà en tenue ou bien chargés de valises. Curieux. Il y a dix ans, les malades prenaient l’ascenseur, en pyjama et pantoufles, dans un horrible couinement de roulettes. Ils tenaient dans une main le pied à perfusion, et dans l’autre, le paquet de Gauloises. Aujourd’hui, en ce dernier jour, les malades n’étaient décidément plus ce qu’ils avaient coutume d’être : même eux semblaient plus attentifs à leur santé que moi. J’ai rejoint le palier du premier étage il y avait déjà du bruit. La foule. L’offre et la demande. J’ai sorti mes clefs de ma poche et je me suis dirigé vers mon bureau sans un regard pour personne. Ces putains de clefs, tellement longues et coupantes qu’elles m’ont entaillé au moins dix fois les dernières phalanges, quand elles ne se contentaient pas de crever les poches de mon manteau. Saloperies. Ce soir, il faudra que je les rende.

La journée a ressemblé à toutes les autres journées. Pas de surprise, pas de satisfaction. Juste des minutes qui se fracassent les unes contre les autres.
Logique.
En faisant le tour des patients que j’avais opéré la veille, je n’ai pas décelé la moindre trace de haine. Je n’ai pas non plus éprouvé la moindre trace de gratitude.
Logique.
Je les comprends. Comme s’ils pouvaient avoir idée de la somme des heures d’insomnie. Dans un sens ce ne serait pas franchement rassurant. Quand je vais à la boulangerie, je prend le pain et je reprends la monnaie et puis je sors. Je m’en fous de savoir que le boulanger s’est levé à trois heures du matin et qu’il tire sur la corde un peu plus que les autres. Tant que le pain est mangeable.
C’est la même chose.
C’est passé comme ça, dans la répétition de tous ces éléments du dégoût que j’éprouve à m’être levé tous ces matins, d’avoir éteint la radio et vociféré dans les embouteillages. Des gens et puis des gens. Et encore d’autres gens. Au bout du compte, juste des rides et des regrets. La certitude de m’être gouré quelque part.
Rien de bien original.
Le midi j’ai mangé seul, la table des autres était complète. Ils ont à peine levé le nez de leur assiette de haricots grisâtres, j’ai fumé la dernière de mes cigarettes à l’internat. Pour la première fois, des voisins m’ont demandé gentiment mais fermement de l’éteindre. Ils m’ont dit « on est dans un hôpital, ici ». J’ai eu envie de leur répondre « Mais que fait la police ? », mais je me suis contenté de baisser les yeux et d’écraser le mégot dans mon assiette encore intacte. Décidément, nous arrivions à la fin d’une époque.
J’ai rapidement rangé mes affaires, il n’y avait pas grand chose. Il faut dire que le fait de partager le bureau à cinq limite les possibilités d’étalement. Ca tenait dans deux cartons. Des vieux cours. Des ordonnances inutiles. Quelques bouquins de chirurgie. Des stylos publicitaires. J’aurais aussi bien pu tout flanquer à la poubelle, mais déjà que je n’avais pas organisé de pot de départ, je voulais tout de même conserver un semblant de cérémonial.
Sur le bureau, il restait deux dossiers jaunes, en attente de compte-rendu. Les courriers, c’est comme une bonne réplique. Ca doit venir tout de suite ou bien ça traîne pendant des mois. Plus ils prennent du retard, plus on les refoule sous des tonnes de paperasses inutiles.
J’ai renoncé à me blanchir de mes pêchés et je les ai laissés en évidence, comme des petits orphelins sur le bord d’une route de campagne.

A seize heures c’était bouclé. J’ai jeté ma blouse dans un coin de la pièce, sans aucun sentiment d’amertume, et j’ai refermé la porte.
Dans le couloir, j’ai croisé le patron. Il avait l’air pressé. Il m’a détaillé de haut en bas. On s’était croisés dans ce même couloir pour la première fois il y a dix ans. J’avais demandé un rendez vous. J’avais mis mon plus beau costume d’étudiant. J’avais le trac et une putain de motivation. J’ai vu à son regard qu’il y repensait lui aussi. Il s’est éclairci la gorge.

— Alors ça y est ? Tu pars ?
— Ben oui. C’était mon dernier jour.
— Ca fait combien ? Huit ans ?
— Dix.
— Ah. Ca passe vite.

Il a fouillé dans sa poche et il a extirpé sa clef. Visiblement il ne tenait pas à faire durer la conversation plus que ça. Moi non plus. Il s’est éloigné d’un pas.

— Tu seras bien là bas. Plus serein.
— J’espère bien. Vous savez, j’aurais bien voulu que ça ne se passe pas comme ça. Ca devenait vraiment difficile.

J’ai rajouté par politesse :

— J’espère que je ne vais pas trop m’ennuyer. La montagne c’est un peu la mort. Ici c’était quand même un boulot intéressant.

Il a haussé les épaules et a encore reculé d’un pas. Il a introduit sa clef dans la serrure.

— Tu verras bien. C’est la base de notre métier, ce que tu vas faire là bas. Suivre un enfant aveugle, rééduquer ce qu’il y a à rééduquer... C’est pour ça qu’on doit être fier de ce qu’on fait. Beaucoup plus que pour la chirurgie.

Il m’avait déjà dit ce genre de trucs quand j’étais interne. C’était surtout un prétexte pour ne pas me laisser la main. J’ai souri.

— Enfin voilà.
— Oui voilà...

Et puis ça m’est venu bêtement. Un besoin de vérité ou un besoin de me rassurer, je ne sais pas.

— Vous allez me regretter ? Un petit peu au moins ?

Il a repoussé sa porte et il m’a fait face. Il m’a regardé droit dans les yeux.

— Non.

fredgev

Messages : 235
Date d'inscription : 26/07/2008
Age : 41
Localisation : lille

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Message par Replay le Mar 26 Aoû - 23:43

C'est bien. Moins nerveux, plus mélancolique que tes textes précédents, plus simple et terrible.

Replay

Messages : 528
Date d'inscription : 03/06/2008
Localisation : Bretagne

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Message par fredgev le Mer 27 Aoû - 0:09

merci beaucoup. Encore une nouvelle fleuve inachevee.

fredgev

Messages : 235
Date d'inscription : 26/07/2008
Age : 41
Localisation : lille

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Message par stalker le Mer 27 Aoû - 6:04

Pourquoi inachevée ? Elle fonctionne telle qu'elle est, je trouve.
Avec un certain grain, ou ton, qui t'est propre.

stalker
Admin

Messages : 3379
Date d'inscription : 03/06/2008
Localisation : un hameau paumé

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Message par txoa le Jeu 28 Aoû - 20:25

J'aime beaucoup (mais comment peut on aimer ça ?) cette mélancolie proche de la tristesse, cette manière que tu as de t'attarder sur des détails.

txoa

Messages : 1108
Date d'inscription : 11/06/2008
Localisation : To lose ou presque

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: auto fiction :prélude à une aventure alpestre

Message par Contenu sponsorisé Aujourd'hui à 4:04


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum