Gomorra - Matteo Garrone (2008)

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Gomorra - Matteo Garrone (2008)

Message par limbes le Mer 20 Aoû - 15:53



Film italien inspiré d’un livre de Roberto Salviano sur la mafia napolitaine, que je n’ai pas (encore) lu.

Le réalisateur infiltre sa caméra au cœur d’une cité de la banlieue de Naples, Casale di Principe ; une cité presque interdite, où les bâtiments se délabrent, reliés par des coursives de gigantesque bateau fantôme, au-dessus de parkings et de sous-sols dévastés. A l’intérieur, des appartements miteux et sombres ; à l’extérieur, en haut de la citadelle informe, même plus assiégée, des gamins guettent.

Il nous plonge dans la vie quotidienne de ses habitants et montre (sans démontrer) comment le système mafieux se nourrit des plus pauvres, phagocyte les échelons supérieurs, pour finir par pourrir le corps social tout entier, tel un vers solitaire. Un délitement qui prospère sur la misère, et, en filigrane sur l’inanité de l’Etat et des pouvoirs publics (presque complètement absents du film, justement).

Ici, aucune morale, pas de but si ce n’est le fric, pas de règles (hormis le « si t’es pas pour nous, t’es contre nous »), juste des règlements de compte sans fin dont les protagonistes eux-mêmes ont bien du mal à distinguer le moindre sens.
On suit plusieurs personnages, tous consistants, mais de manière éclatée, discontinue, presque tourbillonnante. On ne sait pas vraiment, par moments, qui est de quel clan, qui est contre qui et pourquoi. Ce choix de l’absence de linéarité, et d’explications, me paraît très intéressant, d’abord parce qu’il nous place dans une position inconfortable qui je trouve renforce notre attention (tension) au film, et parce qu’il vide de toute substance « noble » cette violence qui tourne sur elle-même.
Il interdit toute fascination.

Ce qui est assez fort, c’est que Garrone déjoue très habilement nos attentes de spectateur-qui-va-voir-un-film-sur-la-mafia. Il commence par une scène assez typique (par la forme, image saturée de bleu avec un bruit de fond d’avion au décollage, et le fond, une brusque tuerie dans une sorte de salon de beauté), pour nous entraîner pendant plus de deux heures dans toute la nudité crasse de la violence mafieuse, avec un dénuement rêche dans la manière de filmer, comme si le lieu se suffisait à lui-même. Ce n’est pas documentaire non plus, parce que la simplicité apparente va de pair avec un soin porté à l’image, il m'a semblé. Garrone ne filme pas la réalité, il la compose pour mieux la donner à voir.
Il y a des plans terribles. Parfois la cité est filmée au plus près de ses composantes humaines, parfois on la voit de loin, en surplomb. Notamment une scène où un des gamins protagonistes du film joue sur une terrasse dans une petite piscine, tandis qu’autour la violence creuse son lit, souterraine, implacable.

Dans ce film, il n’y a pas de mafieux top classe, spectaculaires et romantiques – des héros- ,mais des ados qui ont trop vu Scarface,des enfants qui n’ont très vite pas le choix, des petits caïds médiocres qui tuent sans savoir pourquoi, des mères qui ne peuvent rien pour leur fils, ni pour elles.
Il y a aussi des cyniques qui profitent de la situation, comme le trafiquant de déchets, pour lequel toute morale est celle du faible, qui n’a pas su rafler la mise.
Son employé, Roberto, est le seul personnage du film qui s’interroge sur ce qu’il fait ; il finit par arrêter, mais on sent bien qu’il s’agit d’une goutte d’eau dérisoire.
Car on ne peut s’empêcher de penser que ce fonctionnement, la loi du plus fort, l’argent comme seul horizon au détriment de l’être humain, n’est qu’un prolongement monstrueux de la grande entreprise qu’est devenu le monde…

Alors la cité se referme inéluctablement sur ses habitants, comme sur les déchets toxiques que la mafia recouvre. Ailleurs, une autre vie continue, aveugle et sourde.

Et là, on sent bien qu'il ne suffira pas d’un dieu pour la rayer de la carte, Gomorra.
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limbes

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