Kiss me deadly - Robert Aldrich (1955)

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Kiss me deadly - Robert Aldrich (1955)

Message par Varg le Ven 15 Aoû - 11:18



Une femme nue sous un imperméable court sur une route, la nuit, tentant d'attirer l'attention de rares automobilistes. L'un s'arrête et accepte de l'accompagner jusqu'à l'arrêt de bus suivant. Il s'agit d'un minable détective privé de Los Angeles, spécialisé dans le chantage aux couples adultères (qu'il n'hésite pas à provoquer). A un barrage de police, il comprend que sa passagère vient de s'échapper d'un hôpital psychiatrique. Quelques instants plus tard, des hommes s'emparent d'eux, torturent la jeune femme jusqu'à la tuer, puis simulent un accident de voiture pour se débarasser des deux corps. Le détective, toutefois, survit et, flairant un gros coup, décide de débuter une enquête.

Robert Aldrich et son scénariste A.I (Albert Isaac) Bezzerides ont entièrement violé le roman initial très ordinaire de Mickey Spillane pour offrir cette œuvre unique en son genre, où plus un seul personnage positif ne se dégage, où le "héros" n'est plus un détective privé au grand cœur mais un homme sans scrupules, violent, sadique, très pulsionnel et peu rationnel et enfin où tout se passe dans une sorte d'état comateux permanent, cauchemar paranoïaque alternant manipulateurs et manipulés, reflet de cette période où l'Amérique de la Peur voyait l'ennemi partout et, notamment, à Ollioud (nous sommes en plein maccarthysme et toutes les personnes avec qui Aldrich a travaillé sont blacklistées).

Dès la première scène, mille fois analysée, de cette femme courant seule dans la nuit (répétée trois fois, le propre du cauchemar), le climat de tension et de peur est installé. Les quelques instants "décontractés" qui suivent permettent à la jeune femme de situer son "sauveur", le détective Mike Hammer : "You have only one real, lasting love. You. You're one of those self-indulgent males, who thinks about nothing but his clothes, his car, himself... Bet you do push-ups to keep your belly hard.*" Cet être superficiel, infatué, égocentrique et terriblement violent (Aldrich disait de lui que c'était un fasciste) va désormais être balladé et ridiculisé tout au long de cette histoire sur laquelle il n'aura aucune prise. Quelques instants plus tard, sa voiture est arrêtée par des individus inconnus...

La mise en scène d'Aldrich est extraordinaire pour accentuer cette ambiance de terreur, dès cet instant. La bande son est ici mise à contribution pour nous montrer ce que la caméra laisse dans l'ombre, à savoir la séance de torture de la jeune femme. Alors que nous ne voyons que les pieds de la femme qui gigotent, des bas de pantalon, des chaussures et, à la fin de la scène, une main tenant une pince multi-prises, nous entendons les commentaires goguenards des bourreaux et surtout le hurlement de la jeune femme (qui avait en fait déjà débuté à la scène précédente, quand la voiture d'Hammer avait été bloquée sur la route), auquel fera écho le long cri inhumain de douleur et de terreur mélangé de la fin du film. A plusieurs reprises d'ailleurs dans le film, le son sera ainsi substitué à l'image.

Cette dernière va être parfaitement travaillée par Aldrich qui aime, cela va faire plaisir à Stalker ;-), chiader ses plans, utilisant notamment du cadre dans le cadre via les lignes des objets du champ, inscrivant ainsi ses personnages dans un sur-découpage spatial (voir photos). Beaucoup de plans en plongée ou contre-plongée, accentuant ainsi le sentiment d'écrasement, d'oppression ou de domination, d'autant que beaucoup de scènes se déroulent de nuit, avec des ombres très profondes d'où le mal peut surgir à chaque instant. Pratiquement chaque scène est un régal pour les yeux.


Exemples de contre-plongée et plongée sur des personnages (celle de gauche est un peu flou, désolé)


Différents escaliers très présents dans le film.


Le cadre dans le cadre, où comment Aldrich se sert des objets et des ombres pour sa spatialisation

Dans cette ambiance de peur et de suspicion, les recherches de Mike Hammer pour mettre la main sur beaucoup de blé (car il n'y a que cela qui l'intéresse) n'avancent finalement que grâce au hasard (Aldrich entend bien montrer qu'il n'y a désormais plus place à des résolutions d'énigmes au cinéma) mais aussi aux femmes qu'il rencontre. Il faut relever ici la très profonde mysoginie du film (conforme à celle de Spillane), toutes ces "poupées" ne semblant penser qu'à une seule chose : tomber dans les bras du détective (on n'allait pas plus loin à l'époque). Toutes les femmes du film sont donc un peu à l'image de Velda, la superbe secrétaire/amante de Hammer : des épouses (pour quand le petit est blessé) hypersexy (pour quand le petit à faim) presque totalement crétines (la dernière scène avec Lily Carver en est même horripilante) mais quand même drôlement débrouillardes pour vous trouver une adresse ou un numéro de téléphone (c'est pour cela qu'elles terminent toutes secrétaires).

A chaque étape, la véritable nature d'Hammer va se dévoiler un peu plus - il cogne d'abord, il parle éventuellement après - jusqu'à cette scène où il torture lui-même un médecin légiste et où Aldrich nous montre le plaisir qu'il y prend. S'ils n'étaient pas définitivement brouillés, les codes et valeurs du film noir le sont désormais...


En écho à la première scène de torture du film (image de gauche) le visage ravi d'Hammer lorsqu'il torture le médecin légiste (image de droite)


Le film a très longtemps été présenté par les producteurs sans la scène finale. L'objet après lequel tout le monde court est une bombe atomique que Lily/Pandore fait exploser à la fin

* "Vous n'aimez vraiment qu'une seule chose. Vous même. Vous faites partie de ces mâles suffisants qui ne pensent à rien d'autre qu'à leurs vêtements, leur voiture, eux. Je parie meme que vous faites des pompes pour garder de beaux abdos"
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Re: Kiss me deadly - Robert Aldrich (1955)

Message par Replay le Mer 20 Aoû - 11:10

Chouette, je ne l'ai pas encore vu.

Dans les Chroniques de Manchette, j'ai lu que l'auteur du roman avait fait envoyer au pilon les premiers tirages à cause de l'oubli de la virgule dans le titre ( Kiss me, deadly.) Elle a sauté dans le titre du film aussi.
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Re: Kiss me deadly - Robert Aldrich (1955)

Message par Varg le Jeu 21 Aoû - 11:16

Replay a écrit:Dans les Chroniques de Manchette, j'ai lu que l'auteur du roman avait fait envoyer au pilon les premiers tirages à cause de l'oubli de la virgule dans le titre ( Kiss me, deadly.) Elle a sauté dans le titre du film aussi.

Je crois avoir lu quelque part que Mickey Spillane avait été très très très énervé par la façon dont on avait traité son héros et qu'il n'adressa plus jamais la parole aux gens ayant travaillé de près ou de loin au film.

Notons qu'il incarna lui-même le rôle de Mike Hammer dans une série-B de 1963 The girl hunters, polar plutôt quelconque mais très proche de ce qu'il écrivait. Comme quoi...
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