Vrac de vieux

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Vrac de vieux

Message par limbes le Mar 15 Juil - 0:41

Je me traîne comme un vieux. D’ailleurs, je suis vieux. Je suis jaune et vieux. Ma femme est vieille elle aussi. Vieille et tassée. Elle porte des pulls à motifs compliqués qu’elle a tricotés elle-même, il y a longtemps.
Je suis un peu sourd, ce qui ne m’embête pas tellement. Je n’entends pas geindre, comme ça. Je sais qu’elle se plaint, je le vois à la façon dont ses lèvres se pincent, mais les mots s’indiffèrent. J’ai sûrement dû l’aimer. Je n’arrive plus du tout à m’en rappeler.
Quand j’étais jeune, je me traînais déjà, mais comme un jeune. Je croyais que j’avais le temps, que la vie allait bientôt commencer, et que je n’avais qu’à l’attendre tranquillement, une bière à la main. Tout ça pour dire que je ne suis pas du genre nostalgique.
Maintenant je suis vieux et je me traîne toujours. J’ai comme la vague impression que la vie ne viendra pas, cette garce. Ou alors elle était là ? Embusquée ?
Parfois des gens qui semblent bien nous connaître viennent nous visiter. Je hoche la tête de temps en temps, ma femme sort son plus beau pull et du martini blanc, peut-être bien que le soleil se glisse quelque part mais pas chez nous car les volets sont fermés à l’espagnolette – ses yeux sont fragiles.
Je regarde les jeunes en coin pour voir s’ils sont du genre traînants ; pour les prévenir, le cas échéant. Le temps file comme un éclair, puis il s’étire infiniment – trop tard ! Non, ce n’est pas vrai. Je ne veux pas les prévenir, je m’en fous. Qu’ils se débrouillent, après tout. Pourquoi s’en sortiraient-ils mieux que moi ?
Je crois que je voudrais surtout que ça s’arrête. C’est à cause des petites laines de ma femme. Elles me filent la nausée.

*
J’aime bien être vieille. Hormis les mains qui savaient, et qui ne savent plus. Tout le reste m’enchante, même si je passe mon temps à bougonner.
Fini, son sexe pas encore flapi qui se glissait dans d’autres femmes ; terminées, l’angoisse du choix, les décisions à prendre, les peurs imbéciles.
Plus rien à craindre ni à redouter.
La seule chose, c’est que j’aimerais ne pas mourir.
Je voudrais rester comme ça jusqu’à l’extinction des feux de l’humanité, à toucher mes pulls si bien arrangés, auprès de mon mari grotesque.
J’ai atteint la perfection.
Je n’en demande pas plus.

limbes

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Re: Vrac de vieux

Message par stalker le Ven 25 Juil - 5:45

Toi, tu as le chic pour planter des mots aiguisés où il faut.

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