Ethno-flip

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Ethno-flip

Message par txoa le Dim 24 Oct - 21:14

ETHNO-FLIP


« Je suis peut-être con mais pas au point de voyager ». La phrase était de Samuel Beckett, lui semblait-il. Elle tournait et tournait encore dans sa tête tandis qu’Emilien fixait sans la voir, l’aile de l’Airbus le transportant vers la Papouasie-Nouvelle Guinée. Il était le Con avec un grand C, absolu et voyageur. Il se souvint d’une nuit urbaine, à peine éthylique, une de ces nuits érudites où les propos n’engagent à rien, où les idéaux restent idéaux et les utopies utopiques ; en compagnie de quelques intellos rive gauche de son entourage, Emilien avait théorisé avec fougue sur le nécessaire retour au nomadisme comme ultime Salut pour l’Homme face à sa décadence. Très à la mode, le concept. Lors de ce débat, tous avaient très brillants mais il ne se percevait pas décadent.

L’homme somnolant à côté de lui était un arabe. Il n’avait pas les traits négroïdes des habitants de l’Océanie, arborant plutôt un faciès moyen-oriental de type Perse. Il était barbu. Emilien n’aimait pas trop ça, les arabes barbus dans un avion. S’il ne les faisait pas tous sauter avant, les réduisant à l’insignifiance d’un débris sur la Méditerranée, le barbu débarquerait lors de l’escale dans les Emirats et Emilien en serait soulagé. Il n’avait nulle envie de mélanger ses atomes à ceux de cet arabe, ni à ceux d’aucuns des passagers de cet avion d’ailleurs, il n’était pas raciste.

Emilien détestait les voyages. Pour autant, il ne ressentait de malaise ni de nausée en avion, en train, ou même en bateau. Il ne supportait pas être ailleurs, point barre. Seul son environnement familier lui procurait la sérénité dont il avait besoin afin d’achever ce pour quoi il s’échinait depuis des années, son doctorat en Ethnologie. Ne riez pas. Lorsque Emilien avait débuté ses études, n’ayant jamais voyagé, il ignorait cette répulsion au déplacement. Son prof de Philo de terminale lui avait fait lire « Race et histoire » de Claude Lévi-Stauss et il en avait été bouleversé. Ouvrage à la lecture simple, il avait répondu à l’époque à nombre de ses interrogations sur la place de la civilisation occidentale et sur la très relative notion de progrès. Alors, après un bac littéraire brillamment obtenu, il s’était inscrit en fac de Sociologie pour une Maîtrise avant de poursuivre des études d’Anthropologie puis un doctorat d’Ethnologie sous la direction de l’honorable Elie Coupeur, professeur au Collège de France et spécialiste mondialement reconnu des peuplades de l’Océanie. Celui-ci l’avait aidé. Beaucoup. Plus que la quinzaine d’autres étudiants de la discipline qui avaient toujours un pied dans un avion pour une destination qui ne pouvait être que dangereuse d’un point de vue politique ou médical ou les deux. Par quel mystère de l’âme, le savant a-t il pu encouragé un tel étudiant, brillant certes mais totalement dépourvu de la qualité première d’un ethnologue, la prédisposition aux voyages ? Etait-il à ce point lassé des luneteux en pagne ou gilet multipoches ? Jusqu’à quel point le révulsaient les discours d’occidentaux coupables d’être des occidentaux ? Emilien était à mille lieues de ces emportements faciles. Il étudiait l’Ethnologie de manière clinique, froide et très distanciée. Ses écrits avaient la qualité de leur défaut ; une analyse acérée et pertinente mais totalement dépourvue d’affect et c’était nouveau pour le professeur Elie Coupeur.

Emilien essayait pour l’heure de cacher sa gêne vis à vis de son voisin qui, il en était sûr, faisait semblant de dormir. Il essaya de lire, d’abord quelques notes qu’il avait glané sur l’Internet et qu’il croyait inédite à propos de Margaret Mead et de ses voyages en Nouvelle –Guinée mais il y renonça, la tension liée à la proximité de ce terroriste potentiel lui interdisait la moindre concentration. Il se rabattit sur le Libé qu’il avait acheté à Roissy, mais même la page des sports lui parut trop abrupte. Pliant le journal, il jeta un œil craintif vers sa gauche et crut discerner un frémissement suspect sur le visage soit-disant assoupi du passager arabe. Apeuré, il laissa divaguer son regard vers la mer de nuage qui s’étendait au bout de l’aile de l’A 320. Il actionna compulsivement sa tablette à plusieurs reprises. Le passager devant lui se retourna pour lui faire comprendre d’un geste poli mais ferme qu’il était gêné. Encore un arabe barbu. A la vue de l’hôtesse et de son chariot brinquebalant, imaginant les flacons de vodka à l’intérieur, Emilien se résolut à se bourrer la gueule.

Un jour, Emilien avait parlé au professeur Coupeur de son aversion des voyages. Il lui avait demandé s’il était possible d’aller au bout de son cursus universitaire sans jamais se déplacer dans les pays étudiés. Coupeur s’était d’abord étonné de la question puis après un silence de réflexion avait répondu que ce serait peut-être possible à la condition de compenser par l’étude les recherches sur le terrain. Alors Emilien avait compensé. Et compulsé. Livres, revues, thèses…Levi-Stauss bien sûr, mais aussi Jean Malaurie, René Dumont, Pierre Jakez Helias… Après lecture du « Cheval d’orgueil » de ce dernier, Emilien avait un temps envisagé une province française comme sujet d’étude, un voyage à l’intérieur des frontières lui paraissant moins pénible. Mais tellement moins exotique. Car là résidait le cruel dilemme auquel était confronté Emilien. Si il avait fait ce choix d’étude, c’était pour assouvir un besoin d’exotique mais de l’exotique sans voyage, du lointain livresque. Alors quoi de plus exotique que la Papouasie-Nouvelle Guinée surtout lorsqu’on a Margaret Mead comme illustre prédécesseur et le professeur Elie Coupeur comme guide. Avec l’aide de celui-ci, il se résolut à marcher dans les pas de l’émérite anglaise et de confronter ses travaux (ceux parus sous le titre « Mœurs et sexualité en Océanie ») à l’épreuve du temps. Emilien estima que Coupeur, fin connaisseur de la région, viendrait combler les manques liés à son refus de se transposer sur le lieu même de ses recherches. Aussi fut-il désagréablement surpris, ébranlé est le mot juste, lorsque, après une conférence où il avait passé son temps à contempler les nuques graciles d’étudiantes en pâmoison devant le séduisant Tobie Nathan, le célèbre professeur lui annonça comme si de rien n’était, qu’il ne pourrait se dispenser d’un voyage d’étude là-bas. En Papouasie-Nouvelle Guinée, s’entend. Si prés du but… Emilien n’aurait renoncé pour rien au monde à sa thèse, elle lui tendait les bras. Il irait, surmonterait l’épreuve. Il serait fort…

Par le hublot, il contemplait d’un œil rendu vitreux par les trois mignonnettes de Vodka qu’il avait ingurgité, les bâtiments blancs de l’aéroport international de Doha. Son regard brouillé s’égara un instant sur le tarmac envahi par le sable que balayait placidement trois homme en burnous. Malgré la chaleur, (une annonce micro avait fait état, à l’atterrissage d’une température au sol de trente-six degrés Celsius), on ne distinguait des employés que mains et faces. Emilien se demanda ce que cachaient les plis de ces étoffes. Couteau, pistolet, lance roquette, tentacules ou pinces acérées… Il se sentit frissonner, comme lorsque enfant, il lisait « Tintin au pays de l’or noir » et trouvait les bédouins dessinés par Hergé, franchement hostiles avec leurs barbiches méphistophéliques, leurs mystérieuses robes longues et leurs coiffes ridicules niant les personnalités des corps et des visages. Ignorant les conditions climatiques de ces contrées désertiques, méconnaissant les habitudes vestimentaires, Emilien bambin tintinophile (ce qui est une excuse), ne voyait en ces silhouettes drapées que menace et traîtrise.
Le front toujours collé à la vitre, Emilien se sentait nauséeux. Trouille et réminiscences d’alcool. Son équilibre psychique, malgré le départ des terroristes potentiels, restait précaire. Une émotivité irraisonnée prenait le pas sur ses capacités d’analyse et il détestait ça. Le cerveau, ce roi des organes, ne pouvait, ne devait en aucun cas être annihilé de la sorte. Une bonne proportion des arabes de sexe masculin qu’il apercevait était barbue. Il n’y avait pas de quoi en faire tout un plat. Et ce truc là, d’être angoissé par une habitude vestimentaire différente, c’était vraiment n’importe quoi surtout pour un ethnologue. Fort heureusement aucun de ses collègues de la fac n’assistait à son malaise. Il n’y aurait pas de rires entendus et de moqueries blessantes à son retour. Il se frotta les yeux presque à se les faire rentrer dans les orbites puis quand la douleur se fit intolérable et que des mouches blanches au vol hasardeux apparurent, il se leva, tituba, manqua s’affaler dans la travée, se rattrapa à un siège vide et d’un pas approximatif, se dirigea vers les toilettes où il vomit toute la colère qu’il avait envers lui même.
*
La fin du voyage se déroula dans une atmosphère cotonneuse. Une succession d’allers-retours aux toilettes, de sommes agités et de vaines tentatives de lectures diverses. Il ne retint de l’une d’elles que l’ancienne anthropophagie de la tribu qu’il allait visiter, les Gundumamor. Il fila dare-dare au waters.
Ne subsista guère de souvenirs de son escale en Indonésie pourtant il dut y changer d’avion. Il passa les deux heures d’escale prostré sur un banc inconfortable d’un aéroport incertain tandis que les autres passagers s’agitaient telles fourmis avides autour des boutiques duty-free. Il faisait chaud. Il ne savait pas où il était et s’en balançait.
Emilien posa les pieds en Papouasie-Nouvelle Guinée à Port Moresby. C’était la nuit et il se sentait mieux. A sa descente d’avion, il fut instantanément frappé par la touffeur remontant du sol en onde continue, humide presque grasse. Le Pacifique était là, tout prêt mais aucune brise marine n’allégeait la moiteur. Demain, il reprendrait l’avion pour un court vol jusqu’à Madang où l’attendait le professeur Coupeur. En attendant, il passerait la nuit dans un hôtel jouxtant l’aéroport dont une chambre lui était réservé. Une légère anxiété le reprit lorsqu’il dût interroger un employé de l’aéroport afin qu’il lui indique le chemin dudit hôtel. L’homme portait cravate bordeaux et costume sombre, il était souriant et parlait un anglais impeccable. Emilien fût rassuré et apprécia à sa juste valeur l’air conditionné de l’établissement de verre et de béton, avatar local d’une chaîne hôtelière multinationale. Il s’endormit rapidement et se réveilla en criant deux heures plus tard. Dans son cauchemar, il était question de bédouins équipés de tentacules le poursuivant dans le désert accompagnés par les Dupond et Dupont qui, portant barbes et longs cheveux verts l’insultaient copieusement. Emilien ne se rendormit que fort tard et lorsque le room-service lui téléphona au petit matin afin qu’il ne loupe pas le premier vol pour Madang, son cerveau était embrumé et son corps courbaturé. La journée serait longue.
En fin de matinée, heure locale, le coucou dans lequel il avait embarqué à Port Moresby rebondit en couinant de toute sa carcasse sur le tarmac défoncé de l’aéroport (si l’on puit dire) de Madang. L’inquiétude d’Emilien ne portait pas sur la sécurité aéronautique mais plutôt sur une absence éventuelle du Professeur Coupeur. Et si il s’était trompé de jour ? C’est avec une joie proportionnelle à son angoisse préalable qu’il aperçut la silhouette efflanquée de l’ethnologue au milieu d’une petite foule exubérante de couleurs et de gestes. Le vieux savant rit de voir son étudiant préféré porter, comme à Paris, pantalon, chemise et mocassins, l’ensemble de couleur noire, alors que lui avait adapté sa tenue aux températures tropicales, bermuda, chemise à fleurs et sandalettes. Emilien eut du mal à contenir son émotion de voir une personne connue en ce lieu reculé et après un tel voyage. Pris par une sorte d’élan affectif incontrôlable, il embrassa Coupeur, chose inimaginable dans le cadre policé de la faculté. Le savant, surpris et amusé, se laissa faire cependant. Il devina le désarroi du jeune homme, sa fatigue aussi. A la sortie de l’unique bâtiment de l’aéroport, une excroissance de béton lépreux au milieu de nulle part, ils retrouvèrent un Toyota quatre roues motrices dernier cri dans lequel ils embarquèrent. Emilien s’attendait à traverser Madang ou une quelconque agglomération. Il avait imaginé des bidonvilles, de la misère urbaine de pays sous-développé comme on en voit à la télé. Il fut déçu. Sitôt sortis de l’aéroport, la voiture emprunta une route sommaire mais goudronnée qui pénétrait dans la forêt. Emilien aperçut des autochtones sur des ânes surchargés. Des voitures aussi. Essentiellement japonaises et en piteux état. Tout en conduisant prudemment, le professeur Coupeur faisait état de l’avancée de ses travaux et son enthousiasme s’exprimait en vifs postillons qui allaient se coller sur le pare-brise. Ils roulèrent quatre heures, peut-être moins. Il devenait de plus en plus difficile pour Emilien de conserver la notion de temps et d’espace. Ils avançaient dans une jungle si dense que par moment, ils ne distinguaient plus le bleu du ciel. Le Professeur Coupeur cessa de parler et Emilien songea à « Apocalypse now ».
Au colonel Kurtz. Au napalm.
A des têtes fichées sur des pieux.
A l’anthropophagie des Gundumamor.
La route se fît piste. Ornières et boue. Ils croisaient de moins en moins de monde puis ils ne virent plus personne. Enfin, ils parvinrent à un village au bord d’un fleuve. Un village si on veut. Une dizaine de baraques en tôle ondulée et un panneau « Coca-cola » grand format au pied duquel pissait un chien jaune à l’œil chafouin. Le chemin s’arrêtait là. Deux enfants nus ou presque vinrent les observer d’un œil goguenard tandis qu’ils sortaient leurs sacs du Toyota. Ce faisant, Coupeur expliqua à un Emilien épuisé qu’ils leurs fallaient maintenant naviguer une paire d’heures avant d’arriver au village Gundumamor. Remarquant la face dépitée de l’étudiant, il rajouta que cet isolement était un bienfait pour l’ethnie, qu’il garantissait l’authenticité de la vie tribale et préservait donc l’intérêt de leurs travaux. Le périple consistait à descendre le fleuve indolent jusqu’au confluent d’une rivière. A ce carrefour aquatique, résidaient les Gundumamor. Emilien, résigné, s’installa confortablement au fond de la pirogue tandis que Coupeur démarrait le moteur de l’embarcation. Le trajet fut moins pénible que prévu. Après l’opacité vert sombre de la forêt, le fleuve offrait une perspective lointaine, un horizon apaisant. Au passage de l’hélice, l’eau s’ourlait de plis scintillants qui venaient s’échouaient le long du rivage ombré d’une végétation en surplomb. Emilien pensait ces berges menaçantes, grouillantes d’une vie animale malsaine. C’est au détour d’une énorme racine plongeant dans les flots, qu’il aperçut un serpent vert émeraude zig-zaguant dans l'eau molle et le frisson qui lui parcourut l’échine à ce moment-là fut, finalement, l’unique sensation désagréable de leur randonnée. Il repensa à « Apocalypse now », à Martin Sheen transpirant d’angoisse sur sa vedette. Mais il n’y avait pas de G.I’s speedés autour de lui, juste la présence bonhomme et rassurante du Professeur Coupeur.
Le village s’offrit à leur regard au détour d’un bosquet de fougères géantes dont les feuilles dentelées plongeaient dans l’onde molle. Emilien fut immédiatement ému par la beauté des habitations. Dans un premier temps il en ignora les humains, hommes et femmes allaient et venaient paisiblement, qui lavait de la fécule dans des troncs de sagoutier, qui dépeçait un chien pour le repas du soir, afin d’admirer les piles sculptés des maisons, leurs tailles, plus de dix mètres, leur allure générale avec le toit en surplomb donnant à l’édifice la forme d’une étrave de navire renversé. Un petit groupe d’enfants nus vint interrompre sa contemplation, déboulant de la pénombre d’une maison qu’Emilien devina être une habitation de femmes (il savait que les Gundumamor ne se regroupaient par famille mais par sexe et par âge). Quand ils eurent tirés la pirogue sur la boue, les gamins au teint cuivré s’approchèrent désirant leur toucher les mains. Emilien ne put réfréner un mouvement de répulsion et remonta son bras trop brusquement. Il s’en voulut dans la seconde et laissa maladroitement sa main en pâture aux caresses hâtives des bambins. Lorsque tous furent rassasiés d’affleurements de peau, ils s’en retournèrent aussi soudainement qu’ils étaient apparus. Les habitants du village ne manifestèrent aucun empressement comme Emilien l’avait craint un moment. Pour autant, il n’y avait dans cette attitude nulle indifférence ou mépris. Les femmes les regardaient en souriant. Il devinait les œillades des plus jeunes, leurs murmures. Les hommes les saluaient d’un hochement de tête lorsque leurs regards se croisaient et retrouvaient immédiatement leur tâche. La discrétion de ces gestes convint à Emilien qui en conclut avec soulagement que les Gundumamor étaient une peuplade dotée d’une grande dignité.

*

La première semaine dans le hameau Gundumamor fit oublier à Emilien toutes ses appréhensions des voyages. Il se surprit à montrer même quelques aptitudes à se fondre dans un groupe humain différent. Bien entendu, il ne faisait pas tout comme les autochtones mais le professeur Coupeur non plus, après tout. Certes, il ne parvenait toujours pas à manger du chien, cabots affectueux que l’on caressait au matin et que l’on écorchait l’après-midi avec détachement. Il persistait à porter ces habits d’occidental malgré la moiteur, lorsque les femmes offraient à tous leurs poitrines rebondies ou tombantes, c’était selon, ou que les hommes ne cachaient de leur corps que le sexe et encore, était-ce à l’aide d’un étui pénien, objet qui, finalement, mettait en exhibition le membre que l’on voulait cacher. Le Professeur Coupeur lui expliqua que le tube de bambou n’était pas vouée à la pudeur, les Gundumamor n’en avaient aucune, mais à l’hygiène. Globalement le séjour lui paraissait plutôt agréable. Lorsque par moments, la promiscuité lui pesait ou que les cris d’un cochon qu’on égorge lui glaçaient le sang, il s’isolait à l’ombre d’une habitation et se mettait à noircir fébrilement de notes et d’observations les pages des cahiers qu’il avait apporté.
Une chose le gênait cependant, gâchant un peu son nouveau plaisir d’ethnologue de terrain : la pesante présence de Yuat. Dés le premier jour ce Gundumamor sans âge s’était entiché d’Emilien. Il était un parmi les autres, et rien ne le distinguait des autres hommes de la tribu si ce n’est sa bouche édentée et deux touffes de cheveux implantées de chaque côté du crâne qui lui donnaient un faux air de Pierre Richard d’Océanie. On le savait bon chasseur et de tempérament plutôt gai. Sauf qu’Emilien ne pouvait faire un pas dans le village sans que Yuat n’apparaisse et ne l’accompagne, un perpétuel sourire aux lèvres. Emilien avait bien tenté de lui expliquer, d’abord avec douceur puis avec plus de fermeté, que sa présence n’était pas utile, Yuat l’observait avec attention comme si il accordait de l’importance à ce que lui disait le jeune blanc. Son regard se faisait affectueux, presque tendre. A la fin il souriait mais jamais ne s’éloignait. Sur leur passages, il avait l’impression que les femmes chuchotaient et Emilien ne pouvait réfréner un sentiment d’humiliation, un peu stupide dans de telles circonstances, il en convenait. Même lorsqu’il passait de longues heures à griffonner ses carnets, Yuat n’était pas loin. A trois bons mètres de là, accroupit et respectueux du travail du jeune blanc, le Gundumamor le contemplait et exhibait sa dentition douteuse quand leurs regards se croisaient. Heureusement, Emilien était parvenu à sauvegarder un semblant d’intimité dans l’habitation commune aux hommes. La première nuit, il avait installé sa paillasse tressée au fond de la maison et tout naturellement, le Professeur Coupeur était venu se placer prés de lui. Ce dernier lui servait, alors d’ultime rempart contre une inquiétante et nocturne Océanie faite d’hommes étranges et de bêtes hostiles. Mais au matin, Yuat attendait Emilien patiemment et ne le lâchait plus jusqu’au soir. Emilien avait fait part au Professeur de son agacement mais ce dernier avait ri et ne lui avait fourni aucune explication quant à la conduite de Yuat. Qu’est ce que cet indigène attendait du jeune blanc ? le voyait il comme une entité semi-divine ? Allait il, un jour, se jeter à ses genoux et embrasser ses pieds avec dévotion ? Emilien sourit à cette hypothèse à peine digne du cerveau à la fois naïf et sûr de lui d’un missionnaire exalté du dix-neuvième siècle ou d’un Hergé gavé de scoutisme. Lui était scientifique et ne pouvait adhérer à de pareilles sornettes. En outre, Gundumamor et blancs s’étaient déjà rencontrés à maintes reprises et nulle manifestation de ce genre n’avait jamais été rapportée. L’homosexualité existait elle dans ces contrées ? Et si Yuat, tout simplement, était amoureux de lui ? Si c’était le cas, cela ne lui posait aucun problème moral, mais Emilien estimait qu’il avait suffisamment de choses anxiogènes à gérer en plus d’un amoureux éperdu dont il ne savait que faire. Il renonça à trouver des explications et se résolut à vivre malgré la présence pesante de Yuat. Pouvait-il faire autrement ?
*
Le professeur Coupeur vint s’asseoir à coté d’Emilien un matin où ce dernier, assis en haut de la berge boueuse, tentait de dessiner une pirogue. La chaleur était torride et le taux d’humidité atteignait des records. Yuat, accroupi à cinq mètres de là, les observait en se grattant. Le savant, les yeux perdus en amont du fleuve, annonça à Emilien qu’il partait l’après-midi même en direction de Sidney afin de rencontrer là-bas quelques universitaires de renom. Il précisa de sa voix monocorde qu’il partait seul. Il serait de retour dans une petite semaine. Puis, sans attendre de réaction de l’étudiant, il se leva et disparut dans le village. Un ciel chargé de tout, poisse, crasse, angoisse, chut sur les frêles épaules d’Emilien et un long frisson lui parcourut l’échine. Il fut pris de tels tremblements que le crayon lui échappa des mains. Yuat, tout à sa prévenance, se précipita pour venir le ramasser, il faillit recevoir un coup de pied qu’Emilien réfréna avec difficultés. Une semaine seul avec ces sauvages, ces écorcheurs de chien, ces bites en bois ! Jamais il n’avait imaginé un tel scénario, la présence du Professeur Coupeur en ces lieux lui était aussi évidente que le sourire de la Joconde. Il était son lien avec le monde civilisé, la fac, le CAC 40 et les embouteillages de la rue du Bac. Comment pouvait il lui faire ça ? Il se leva brusquement et partit en courant cacher son émotion derrière le tronc d’un énorme sagoutier au limite de la forêt. Quand, au bout de quelques secondes à moins qu’il ne s’agisse de minutes, il ouvrit les yeux, ce fut pour croiser ceux, hilares, de Yuat.
Cette nuit là il eut de le peine à trouver le sommeil. La multitude des bruits de la jungle le renvoyait inexorablement à sa solitude, la Grande Solitude de l’insomniaque. La natte voisine était libre, Coupeur n’était plus là pour faire rempart de son corps. Emilien se sentait à la merci d’insectes barbares bouffeurs de cervelle, de racines mobiles comme des tentacules commandées par une entité sylvestre malveillante. Au delà de ce vide, il devinait les corps bronzes et glabres endormis, il entendait les respirations. Il sursauta lorsque le cri strident de deux singes déchira la nuit. Ils se battaient pour une guenon, une place sur une branche, un fruit, ou juste pour la suprématie sur le groupe. La loi de la jungle. Et demain, que ferait il ? Il fallait qu’il se rapproche du seul gundumamor baragouinant un anglais approximatif. Sa présence devait remplacer celle, pesante, de Yuat. Il le fallait.
Emilien ne s’endormit que lorsque la prime lueur du jour naissant parvint à éclairer d’une lumière pâle l’intérieur de l’habitation, lorsque son cerveau, las d’un tel emballement de ses rouages, put, enfin, se déconnecter d’une réalité après tout pas si catastrophique, et se mettre en position « repos ».

Emilien ne se réveilla jamais. Yuat, averti de son sommeil par quelques chuchotements, se posta face à lui machette à la main et après un court regard dans lequel pouvaient se lire tendresse et un peu de tristesse, frappa par deux fois à la gorge. Lorsque sa tache fut accomplie, il rejoignit le reste de la tribu qui l’attendait avec impatience au pied des piles de la maison et annonça son forfait au chef qui le félicita solennellement. Celui ci, souffla dans un bambou sculpté produisant ainsi un son rauque envoûtant la forêt de la canopée aux racines. Quelques minutes plus tard, une pirogue à moteur aborda la rive du fleuve, c’était celle du professeur Coupeur. Son soit-disant voyage vers l’Australie s’était limité à un campement d’une nuit sur une plage après la première courbe du fleuve. Cet éloignement momentané avait pour seul objectif de le disculper d’une éventuelle complicité de meurtre si l’affaire avait mal tourné. Cela n’avait pas été le cas, son travail, le vrai, celui pour lequel il avait tout organisé, pouvait maintenant commencer.
Le professeur Elie Coupeur serait le premier scientifique à observer le surprenant renouveau cannibale des Gundumamor. Sa carrière serait couronnée. Il félicita Yuat chaleureusement, sortit cahiers et carnets de croquis et s’assit en tailleur sur le tertre surplombant le foyer central tel un souverain contemplant un peuple comblé.

La tribu frétillait d’une agitation inhabituelle. Des hommes réanimaient le feu. Les femmes préparaient récipients et pilons. Deux d’entre elles fabriquaient une broche avec des gestes précis. Les enfants riaient. Les chiens aussi. Les chiens surtout.


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Re: Ethno-flip

Message par Manuel le Lun 25 Oct - 14:32

Eh ben, c'est intéressant, bien écrit, prenant. Et un peu déroutant aussi, je dois le dire. J'ai surtout aimé la chute : le raciste claustrophobe devenant victime, et le grand professeur humaniste devenant...

Quelques fautes d'accord : "il expliqua qu'ils leurs fallaient". J'en ai vu deux ou trois autres.

Maintenant, je dois demander à Txoa : quel est le message exact de cette histoire ? S'il s'agit de tourner en dérision l'ethnologie, cela ne me choque pas : voilà longtemps que j'ai admis que les ethnologues et autres scientifiques étaient comme tout le monde : avec des qualités et des défauts.
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Re: Ethno-flip

Message par txoa le Lun 25 Oct - 16:23

Non, pas de message. Juste une situation marrante avec une discipline que je connaît un tout petit peu. L'idée d'un ethno réfractaire au voyage m'amusait.
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Re: Ethno-flip

Message par edmond Gropl le Ven 29 Oct - 2:41

Excellente idée.
Mais c'est peut être (à mon gout) un peu trop classique. Mettre le heros comme narrateur boosterait peut être le suspens, enfin, je trouve qu'on est trop spectateur de l'histoire..Mais c'est pas sur.
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Re: Ethno-flip

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