Une histoire d'amour radioactive - Antoine Chainas (2010)

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Une histoire d'amour radioactive - Antoine Chainas (2010)

Message par limbes le Sam 4 Sep - 1:12



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Sur la 4ème de couverture l'éditeur ne raconte pas l'histoire, et moi non plus

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Un des intérêts du livre il me semble, bien qu’on puisse en avoir plusieurs lectures, c’est le renversement qu’il opère : la maladie n’est pas exactement synonyme de mort, mais au contraire, par les conditions physiques et psychiques qu’elle organise, elle produit de la vie, au sens presque énergétique du terme, une vie certes très fugace, très courte, comme un précipité désordonné qui déconstruirait les cadres. Presque comme si à partir de la destruction vérifiée des corps jaillissait ce qui avait été brimé, tu, comprimé et enfoui, de nouvelles potentialités et puis hop, la mort. En un sens, c’est presque un bouquin optimiste, pour nombre d’entre nous qui fomentons en douce un petit cancer (c’est une petite blague, mais pas seulement, sur le fond, je ne suis même pas sûre qu’on vive plus, mieux, ce genre de chose, avec une mort certaine à court terme, et dans un corps maigre et jaune d’oiseau).

Il y a dans ce roman un axe assez fort autour du corps incarné, du corps réel, extérieur et intérieur (au sens des organes, des flux, des sécrétions), autour de la maladie et du sexe, et c’est aussi un angle d’attaque, si on peut dire, qui me paraît pertinent, notamment en regard du titre (je me disais d’ailleurs que ça aurait été peut-être encore plus troublant, un titre qui aurait été simplement Une histoire d’amour, en enlevant le radioactive). Pertinent peut-être parce que c’est ce qui est absolument tangible, le corps. On ne s’en rappelle pas bien, on le nie, on le transforme, on finit par croire qu’il n’existe plus ou qu’on en fait ce qu’on en veut, encore peut-être plus aujourd’hui à l’heure d’internet, mais ce n’est pas vrai, on le sent très bien quand il est atteint, que ce soit dans la souffrance, la vieillesse ou la jouissance. Comme si seul le corps, parfois, produisait de la ressource mentale

C’est aussi un bon angle d’attaque pour parler d’amour, ce truc tellement rebattu que le mot même ne veut plus rien dire, ou perd de son sens aussitôt qu’on essaye de le saisir, un mot tellement familier qu’il en devient étrange. C’est un bouquin qui renvoie au vivant disparu, dont on perçoit le fantôme seulement au moment où il est trop tard. Il nous dit « relève-toi », « réveille-toi » sans attendre, mais si seulement on savait comment faire. Il n’y a pas de panneau directionnel pour la vraie vie, et c’est très bien comme ça (comme en plus, elle n’existe que chez Auchan).

Il y a ce renversement entre le sale, les corps souillés, drogués, jouissants, l’organique, et le propre, l'organisé vide et j’aime beaucoup la première phrase, a priori toute simple :
« Les toilettes sont excessivement propres ».
(mais quand même, c’est curieux, des toilettes, le bas-fond, excessivement propres)

D’un côté il y a cet aspect passionnant, porté par un savoir-faire indéniable en terme d’intrigue et de construction, et de l’autre, il y a comment dire, des choix de personnages et de styles d’écriture qui m’ont gênée. En fait c’est essentiellement le DRH qui m’a dérangée, parce que, peut-être, je l’ai trouvé créée pile poil pour correspondre à ce qui n’est pas affichée comme une démonstration, mais qui en devient une par son intermédiaire tellement d’une seule tonalité ; en même temps, c’est peut-être volontairement, et la façon dont il est nommé irait dans ce sens, une sorte d’archétype d’homme compromis et passif du XXIème siècle, qui regrouperait en sa personne toutes les démissions, tous les renoncements. Par contre, j’ai bien aimé le tandem des deux flics, le vieux et le jeune, parce que Chainas utilise ces vieilles figures du polar mais les détourne, il n’y a pas le sempiternel vieux de la vieille revenu de tout, et le jeune naïf et plein d’idéaux et ils se détestent puis s’apprivoisent, en fait il s’en fiche, il les fait baiser et s’aimer et ça, c’est vraiment pas mal du tout.

Mon autre réserve concerne l’écriture, par moments. Cette fameuse écriture sèche, parfois cantonnée à un mot, un point, des retours à la ligne. Je la trouve parfois totalement justifiée, par exemple, on est dans la tête d’un personnage troublé, qui reprend peu à peu pied dans la réalité et qui doit presque en attester pour lui-même, éléments après éléments. Mais à d’autres instants, ça sonne comme une mécanique creuse, un effet de style à réitérer pour faire rythme, pour faire urgence, ça tombe à côté, pour moi, d’autant que l’alternance de chapitres courts, avec des accélérations, suffisait en un sens à imprimer cette sorte de nécessité vitale, ce souffle tardif, haleté, qui convient bien à cette histoire et à la vision du monde qu’elle porte.

C’est qu’il y a urgence, oui, mais quand on s’en rendra compte dans nos chairs, eh bien, il y a des chances qu’il soit trop tard, et c’est tragique car insoluble, car l’idée théorique de la mort et du temps ne suffit pas

Les chiottes sont excessivement propres, et on est perdu
(remix)

limbes

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