Sauvetage en mère

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Sauvetage en mère

Message par NoëlB le Mer 18 Aoû - 17:05

Une ancienne nouvelle (!)... Autobiographique ?

Sauvetage en mère

(Avril 2001)


Je ne crois pas en dieu, ni en quoi que ce soit d’autre. Je ne veux pas entendre parler de voyants, astrologues ou autres magnétiseurs, charlatans avides du pognon des désespérés. C’est la raison pour laquelle lorsque cette magnifique petite fille est venue sonner à ma porte je n’ai pas cru ce qu’elle m’a dit. Aujourd’hui encore je n’y crois pas, malgré tout ce qui s’est passé.

Jusqu’à ce jour rien n’avait pu m’aider à lutter. Ni psys et autres médecins malgré des compétences que je ne mettrai pas en doutes. Ni ces somnifères que j’avalais goulûment pour sombrer dans un sommeil lourd et profond, gouffre de l’oubli dans la bouche duquel je me jetais la tête la première. Jusqu’à ce jour rien n’avait pu m’aider à lutter contre cette angoisse qui me bouffait, s’accrochant à ma vie comme un champignon parasite s’accroche à un tronc d’arbre le faisant pourrir jusqu’en son centre. Depuis des années (depuis toujours ?) chaque action que je voulais réaliser éveillait en moi un sentiment terrifiant d’impuissance et rien n’y faisait, même pas l’amour qui ne faisait qu’y ajouter les craintes et les inquiétudes dues à la jalousie.
A force de tout faire pour éviter ces crises atroces, j’avais commencé à avoir l’impression de vivre en parallèle du monde extérieur, à coté des autres sans rien pouvoir faire pour que nos lignes de vie ne se rejoignent en un point X qui serait le début d’une vraie vie.

C’est un soir que tout a basculé, je ne saurai dire quel jour car j’avais perdu toute notion de temps depuis déjà bien longtemps mes journées étant toutes identiques. Je les passais à lire tous les romans policiers ou de terreur qui me tombaient sous la main et à user les têtes de lecture de mon magnétoscope en regardant des films par centaines.
Alors que je tentais de faire fuir mes angoisses vers une feuille de papier qui restait désespérément blanche, on sonna à la porte. Je soufflai la bougie qui essayait vainement d’éclairer mon inspiration et actionnai l’interrupteur alors que l’âme de la flamme s’envolait vers le plafond en une fumée blanchâtre. Je me dirigeai vers la porte partagé entre la joie d’avoir une visite et la peur que la visite en question n’envahisse trop mon espace personnel, mon petit univers. J’ouvris la porte et me trouvai face à une superbe fillette. Ses cheveux noir corbeau tombaient en cascade sur des épaules fines et droites, ses magnifiques yeux verts en amande ne faisaient qu’accentuer la douceur de ses traits et ses lèvres roses et charnues contrastaient avec la blancheur délicate de sa peau. Lorsqu’elle ouvrit la bouche pour parler sa voix parvint à mes oreilles aussi douce qu’un cristal.
_ Je suis ta fille, je dois te parler.

Surpris, je fixai ces yeux qui semblaient avoir un pouvoir hypnotique. Elle devait avoir dix ou onze ans ce qui aurait voulu dire qu’elle avait été conçue alors que j’avais quinze ans. Devinant que je ne trouverais rien à répondre elle entra dans mon appartement et s’installa sur le canapé noir qui me servait aussi de lit. Fermant la porte du pied je me dirigeai vers elle et c’est seulement à ce moment là que sa nudité me sauta aux yeux. J’attrapai une chemise grise qui traînait sur le dossier d’une chaise et la lui tendit. Mon visage avait du virer au pourpre, je le sentais à mes joues brûlantes de gêne. Elle prit le vêtement et l’enfila sans relâcher son regard. Je m’assis en face d’elle, les minutes que nous passâmes à nous regarder me semblèrent durer des heures. Aucun mot ne me venait à l’esprit, les interrogations gênaient les réflexions dans ma tête et je restai là assis, aussi dégourdi qu’un jeune amoureux qui va faire l’amour pour la première fois avec celle qu’il aime. Enfin son regard quitta le mien pour faire le tour de la pièce.
_ Maman m’a souvent parlé de cet appartement, il semble être plus grand que dans ses souvenirs.
_ Ta mère est déjà venue ici ?
_ Tu l’as connue quelques semaines avant de déménager pour un appartement plus grand en ville. Elle aimait bien cet endroit.
_ Je dois avouer que je ne comprends rien à ce que tu racontes.
_ En fait, maman travaille pour l’agence immobilière à laquelle tu vas faire appel pour trouver un autre appartement. Dès que tu vas la voir tu ne voudras plus la quitter. Tu verras, elle est magnifique.
_ Ecoute, je ne sais pas d’où tu viens mais on devrait appeler tes parents pour qu’ils viennent te chercher.

Je me levai et décrochai le téléphone tout en essayant d’éviter son regard sachant que je ne pourrais plus m’en détacher.

_ Tu connais le numéro au moins ? je te ramènerais s’il le faut, tu n’auras qu’à me guider.
_ C’est absolument impossible.
_ Et je peux savoir pour quelle raison ?
_ Parce que tu es mon père et que ma mère ne viendra vivre à Limoges que dans quatre jours. Elle vit toujours à Toulouse, avenue de Barcelone je crois. Et il y a une autre raison.
_ Laquelle ? Au point où j’en suis autant tout entendre.
_ Comme maman et toi ne vous êtes pas encore rencontrés, je ne suis pas née.
_ Ma petite chérie, tu es bien mignonne mais j’ai autre chose à faire que d’écouter tes salades. Je ne sais pas d’où tu t’es échappée mais j’ai bien l’intention de t’y renvoyer.


Elle se leva et se saisit du couteau qui était resté sur la table basse après mon repas. Elle leva la chemise d’une main et de l’autre planta le couteau dans sa poitrine, violemment. Je me levai d’un bond pour lui venir en aide mais restai pétrifié. Elle retirait le couteau de sa poitrine, lentement, millimètre par millimètre. Rien, pas une goutte de sang, pas de plaie, même pas la moindre petite trace. Elle renouvela l’expérience à plusieurs reprises, frappant sa petite poitrine plus fort à chaque fois. Je fini par me jeter sur elle pour lui prendre le couteau et le balancer rageusement à l’autre bout de la pièce. Je commençai à faire les cent pas autour de la table basse comme si cela pouvait m’aider à comprendre quoi que ce soit à cette histoire. Je lui lançai parfois un regard comme pour vérifier qu’elle était bien là, devant moi et que je n’étais pas victime d’une hallucination due à mes somnifères.
Toute ma vie j’avais souhaité que quelque chose d’extraordinaire ne m’arrive mais jamais je n’aurais pu imaginer un phénomène aussi incroyable. Une enfant née à l’époque de mon dépucelage et qui prétendait être ma fille pas encore née se pointait chez moi, totalement nue pour finir par se poignarder à plusieurs reprises. Un frisson glacé parcourut mon échine alors que je revoyais le couteau se planter dans sa chair. D’une façon tout à fait idiote le film Retour vers le futur me revint à l’esprit, Michael J. Fox se démenant avec son père pour le forcer à draguer sa mère tout en surveillant sa propre image qui s’effaçait sur une photo de famille.

Elle éclata de rire, je me retournai vers elle subjugué et pour la première fois depuis son arrivée, je remarquai la ressemblance. La forme du visage, des yeux, cette façon de froncer les sourcils et de frotter le bout de son petit nez. Elle était bien plus agréable à regarder que je ne l’étais mais force était de constater que la ressemblance était frappante, mon portrait tout craché. Elle cessa de rire et, essoufflée, repris la parole.

_ J’ai vu ce film, et je l’adore. Maman et moi le regardons parfois lorsque tu es encore au boulot.
_ Tu lis dans mes pensées ?
_ Je crois bien oui.
_ Si tout ce que tu me dis là est vrai… Racontes moi tout, vas-y déballes.
_ Je ne peux pas tout te révéler. Je sais simplement que je suis venue te prévenir que tu dois maintenant prendre les choses en mains avant que quelque chose de terrible ne se produise.
_ Qui ? Qui a eu la… bonté de t’envoyer à moi. Ne répond pas dieu s’il te plait, je n’y croirais pas une seule seconde.
_ Je n’en sais rien, je me suis retrouvée devant ta porte en sachant exactement ce que je devais faire c’est tout.
_ Et si tu repassais demain, ça me laisserait le temps réfléchir à toute cette histoire… J’ai des amis qui doivent passer et…
_Oh ! Nous avons tout notre temps, regarde par la fenêtre.

J’hésitai un moment, après tout je pouvais très bien me trouvé en présence d’une petite psychopathe qui se précipiterait pour me pousser et me regarder m’écraser dans une soupe d’os et de sang six étages plus bas. Mais le couteau ? Comment aurait-elle pu faire cela ?
J’avais déjà vu des magiciens faire ce genre de tours mais cela les demandait des années de préparation et surtout un matériel truqué, ce couteau était le mien et il n’était pas truqué. Encore l’image de la lame sortant de cette peau si douce, il me semblait même avoir entendu le bruit terrible du couteau raclant l’os d’un bébé sternum. J’effaçai cette pensé avant de re-décorer ma moquette d’un vomi digne des plus grands artistes contemporains et me dirigeai vers la fenêtre pour en écarter les rideaux. Ils étaient là, tout les gens de mon quartier, ceux que je croisais chaque jour au coin de ma rue, immobiles.
Pas un seul mouvement. Même le petit branleur du troisième, figé en l’air avec son skate, comme suspendu au ciel pas d’invisibles fils.

_ Tu vois, nous avons tout le temps pour régler tes problèmes d’angoisse.
_ Comment sais-tu que… Je n’en parle jamais à personne, je…
_ Je te l’ai déjà dis je n’en sais rien. Mais tu sais, les gens autour de toi ne sont pas dupes, ils voient bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Tu n’aimes pas vivre, d’ailleurs on ne peut pas vraiment dire que tu vives et le gens qui t’aiment voient cela. Bon pour commencer je veux que tu reviennes sur le lieu de ton enfance qui te manque le plus, après je reviendrais te voir et tu me parleras un peu de tes plus vieux souvenirs. Tu devrais t’y rendre à pieds, il risque d’y avoir pas mal de bouchons sur le boulevard.

Elle riait encore lorsqu’elle entra dans ma penderie et referma la porte derrière elle. J’allais vers le meuble et en ouvrit la porte, vide. La seule trace de son passage était ce parfum à la fois épicé et sucré.

Je tournai en rond dans la salon pendant un bon moment revenant régulièrement vers la fenêtre pour observer l’immobilité des passants. J’avalai trois cachets d’aspirine et un café bien serré. Avec mes maux de tête quotidiens les doses de cachets que j’avalais dépassaient largement les doses maximales conseillées, ajoutez à cela six ou sept cafés par jour et un paquet de cigarettes et vous obtiendrez la parfaite recette pour entretenir votre ulcère à l’estomac.

Depuis bien longtemps je n’avais plus aucune notion de temps, depuis combien de temps était-elle partie ? Etait-elle seulement venue ? Le réveil était bloqué sur 19h28. Je décidai de sortir, l’appartement me semblait de plus en plus sordide et semblait rétrécir à chaque minute qui ne passait plus. Qu’aurais-je pu faire d’autre de toute façon ? J’enfilai un pull à col roulé noir et me lançai dans la cage d’escalier.

Je repensai à tous les héros de films ou de romans qui se seraient comportés de manière exemplaire. Je n’étais pas un héro de film ou de roman aussi ai-je profité de la situation. Je commençai par retirer le skate de sous les pieds du « branleur du troisième », ne sachant pas m’en servir et n’ayant nullement l’intention d’apprendre je le jetai dans une benne un peu plus loin dans la rue. Je riais tout seul en pensant à la gamelle que prendrait le morveux lorsque la vie reprendrait son cour normal. Je subtilisai une paire de lunettes de soleil tout à fait à mon goût sur le nez d’un sale type au regard méprisant. Je caressais une paire de fesses par-ci, un sein par-là et jetait des coups d’œil sous quelques jupes. Puis je passais devant mon magasin de disques favori en espérant que les portes seraient ouvertes. Coup de chance, un client sortait du magasin au moment ou le temps avait du être arrêté. J’entrai dans la boutique et passais derrière la caisse pour prendre quelques sacs de plastiques puis je me lançais à l’assaut de mon rayon fétiche, Hard Rock – Metal, pour y faire mon choix. Je ressorti quelques dix minutes plus tard après avoir sérieusement complété ma collection de disques. Le nouveau Nevermore, le nouveau Tool, le nouveau Fear Factory et bien d'autres, mais surtout la discographie complète de Mötley Crüe rééditée. Je commençai à bien apprécier cette situation, je fis quelques allers-retours entre divers magasins et mon appartement. J'étais à ce moment là plus ou moins convaincu d'être en train de rêver, il m'arrivait souvent, juste avant mon réveil, de pouvoir contrôler en partie mes rêves. La seule différence était qu'à ce moment là les chaînes d'angoisse qui entouraient mon cœur et mon estomac étaient bien présentes. Ce qui n'était pas le cas dans mes rêves

Le lieu de mon enfance qui me manque le plus. Cet appartement à la ZUP de l'Aurence sans hésitations possibles. Je pris la rue Armand Dutreix en direction du boulevard, cela représentait un petit bout de chemin mais j'avais tout mon temps et les quelques charmantes demoiselles que je croisais m'aidaient à oublier la fatigue. Je passai devant le petit centre commercial et remontai l'avenue du Président Vincent Auriol jusqu'au bâtiment N°14. J'entrai dans l'immeuble, la porte en face de l'entrée, j'y étais. Cette insouciance qui m'avait envahi depuis l'épisode du skate disparue soudain. Et si la porte était fermée à clef, ainsi que toutes les fenêtres à quoi tout cela aurait-il servit ? Ma main était posée sur la poignée rendue glissante par la sueur, il devait faire environ dix degrés dehors et je transpirais comme en plein été. Je savais pertinemment que cela n'était pas uniquement dû à la marche que je venais de faire. J'avais peur, j'étais même terrifié. Et si l'appartement ne correspondait pas du tout à mon souvenir ? Je me doutais bien qu'il aurait été redécorré mais si ...
Arrête tout de suite ton délire Noël, bien sur qu'il ne sera pas exactement comme dans ton souvenir, cela fait pas loin de quinze ans que tu n'y as pas mis les pieds. Entre là dedans et profite de cet instant. Repense au nombre de fois ou tu as eu envie de revenir ici. Tu vas renoncer juste parce que tu as peur de ne pas aimer le papier peint du salon?
Je tournai la poignée et poussai la porte qui s'ouvrit sans résister. Je restai là un moment, aussi immobile que les passants dans la rue, puis finalement j'entrai dans mon passé en prenant une grande inspiration, comme si j'avais du me jeter à l'eau. Je lançai un appel dans le vide juste au cas ou. Pas de réponse.
Bien sûr pas de réponse, la terre entière est en train de se prendre pour une carte postale et tu voudrais que juste ici, comme par hasard, il y ait un crétin sur lequel le sort n'a pas marché.

Tout avait changé, la moquette, le papier peint, les grosses fleures beiges sur fond marron avaient laissé la place à un papier plus moderne gris et rose sans aucun motif. Cela avait été fait avec goût, sans aucun doute, mais j'étais gêné par cette nouvelle décoration. L'appartement tel qu'il était lorsque nous avions déménagé presque quinze ans plus tôt était tellement présent dans ma mémoire que je ne ressentis pas le bien être auquel je m'étais attendu. La tête me tournait, je tirai une chaise vers moi et m'assis dessus posant le bout de mes doigts sur mes tempes pour commencer à les masser lentement. Et à ce moment là quelque chose se produisit. Alors que je gardai les yeux fermés pendant un moment pour essayer de reprendre mes esprits, l'ancienne pièce m'apparu comme par magie. Je la voyais aussi nettement que si j'avais eu les yeux ouverts. Je les rouvrais et la pièce moderne était à nouveau là. Je me levai et fermai à nouveau les yeux tout en comptant lentement à voix basse, 1. .. 2 ... 3 ... 4 ... 5 ... Au bout de cinq secondes le phénomène se reproduisit, je me retrouvai quinze ans en arrière. Alors que je fermais les yeux sur le présent, ma vue s'ouvrait sur le passé. Tout était là comme à l'époque, la table ronde blanche avec les grands pieds en métal sur lesquels nous nous étions si souvent abîmé les genoux, le canapé en tissus marron qui n'avait pas encore subit les assauts du chiot briard. Tout en gardant les yeux fermés je me déplaçai dans l'appartement redécouvrant mes souvenirs, le petit tableau en aluminium que ma sœur ou moi avions fait à l'école, accroché dans le petit recoin juste devant la cuisine. Je décidai de visiter chaque pièce tout en gardant le meilleur pour la fin. Arrivé dans la salle de bain mes paupières commencèrent à trembler me forçant à rouvrir les yeux. Je me trouvais face à une femme d'environ 40 ans, immobile sous sa douche, arrêtée alors qu'elle passait ses mains dans ses cheveux rejetant la tête en arrière comme le fond les tops modèles sur les photos de mode. Je me laissai aller à quelques caresses sur cette peau humide et douce, un bien beau corps, indéniablement.
Tu n'es pas venu là pour faire du tripotage mon vieux, alors arrête ça immédiatement et va voir ta chambre. Tu espères ce moment depuis trop longtemps.
Etonné par cet excès de bonne conscience je refermai les yeux tout en gardant une main posée sur un sein rond et ferme. Cinq secondes et ma main se retrouva perchée en l'air à tâter le vide alors que le vieux meuble de salle de bain blanc apparaissait sous mes yeux. Je me dirigeai vers ma chambre faisant fi de cette appréhension nouvelle qui s'était glissée en moi. J'entrai dans la pièce sous les yeux de Riendutou et de Garataqueue les deux singes en peluche que je possède toujours. Mon clown aussi était là, juché sur la tête du lit bateau qui avait connu mes premières insomnies. La vue de ses cheveux orange et de ce nez rouge fit fondre la dernière trace de malaise qui subsistait en moi. Je m'assis sur le bord du lit et commençai à pleurer, des larmes de bonheur se mêlaient à celles des regrets, regrets de cette époque que je ne vivrais plus jamais. Mon cœur se mit à vouloir tout détruire dans ma poitrine au moment où il prit la parole. Le clown s'adressait à moi d'une voix qu'il me semblait connaître sans que je puisse réussir à l'identifier.
_ Alors ce petit voyage dans le temps te fait du bien?
Alors qu'il parlait, il se leva et une transformation commença à s'effectuer sur son apparence. Les cheveux oranges se mirent à pousser et à noircir et c'est grâce à la forme et à la couleur des yeux que je la reconnue enfin. Cette enfant qui prétendait être ma fille se tenait à mes cotés debout sur le lit. Je me refusais à ouvrir les yeux ne voulant découvrir ma belle petite chambre transformée en vulgaire bureau ou en salle de sport.
_ Je me sens très bien en effet, j'aimerais ne jamais partir d'ici. Je ne me suis jamais senti aussi ... léger.
_Il le faudra pourtant à un moment ou à un autre. Dis-moi quel est ton plus vieux souvenir, maintenant, sans réfléchir.

C'était un soir, j'étais assis là dans ce coin de la pièce et je jouais avec mon car de Big Jim. J'en avais deux, ouais, deux Big Jim qui affrontaient les méchants, toujours ensembles et bien entendu ils ne perdaient jamais.
_ Et ces deux héros qui étaient si forts, où sont-ils passés maintenant?
_ J'en ai perdu un, un jour sur la plage. Et l'autre est mort par balle le jour ou mes parents m'ont offert ma carabine à plombs. Il n'a pas pu se défendre tout seul mais il est mort fièrement.
_ Un peu comme ces imbéciles de Starsky et Hutch, ou plutôt comme les inséparables ces oiseaux que tu aimes tant depuis toujours.
_ Moi aussi j'aime bien ces oiseaux, d'ailleurs il faudra que tu penses à m'en acheter quand je serais née.
_ Je te prierais d'arrêter de lire dans mes pensées c'est assez insupportable. Et si tu commences à réclamer avant même d'être née qu'est ce que ça va être après?
_ J'aime bien lire dans tes pensées, surtout quand tu te dis que je suis la plus belle petite fille que tu ais jamais vu.
_ Je suis donc en face du premier cas de grosse tête prénatale.

Elle se mit à pleurer, mon cynisme avait quelque peu oublié que je me trouvais en compagnie d'une enfant qui ne devait même pas avoir dix ans. Je m'approchai d'elle pour la prendre dans mes bras et me mis à pleurer moi aussi. Ce n'était pas le fait de la voir pleurer qui me poussa à en faire autant. C'était la sensation d'avoir dans les bras une personne qui soit une partie de moi-même, cette sensation que doivent connaître les mères au moment ou le médecin accoucheur leur pose le bébé sur la poitrine pour la première fois. Cette sensation d'être en présence d'un autre que l'on aime plus que soi-même, (ce qui n'est pas difficile pour moi vu que mes gênes sont totalement dépourvus d'amour propre) pour lequel on donnerait sa vie sans hésiter un millième de seconde. Je m'excusai auprès d'elle et l'embrassai sur le front.
_ Je te laisse profiter encore un peu de ce moment, je t'attendrais devant l'immeuble, ne tarde pas trop.

Elle s'était calmée d'un seul coup, comme l'aurait fait un ange gardien professionnel se disant que son boulot devait passer avant ses états d'âme. Mon amour pour elle en fut instantanément multiplié par dix pour atteindre la quantité estimable de sans fin. Un amour sans fin pour mon enfant.
Je saluai d'un regard aux paupières closes mes amis d'enfance et me dirigeai vers la sortie de l'appartement déjà pressé de rejoindre celle qui deviendrait ma fille. Comment aurais-je pu encore en douter ? Je m'étais mis à croire en la force de l'amour, convaincu que dieu n'avait rien à voir là dedans, toujours convaincu qu'il n'était qu'une invention de l'homme pour justifier ses pêchés les plus abominables.
Elle m'attendait dehors assise sur l'un des deux bacs à fleurs en ciment qui ornaient l'entrée de l'immeuble. Ses petits pieds se balançaient au rythme d'une chanson qu'elle seule devait connaître.
_ On va maintenant passer à l'étape suivante mais je dois d'abord savoir si tu as retiré quelque chose de celle-ci.
_ Je confirmerais ce que je pensais déjà, mes problèmes doivent avoir un rapport avec le divorce de mes parents. La preuve c'est que je suis revenu à l'époque ou ils n'avaient pas encore divorcé. C'est aussi ce que pense le psy mais je ne crois pas que je pourrais lui parler de cette expérience un jour, il risquerait de ne pas vouloir me laisser repartir. Qu'est ce que tu en pense?
_ Je n'en sais absolument rien, je suis ici pour te guider mais je n'ai pas la réponse à ton problème. Donne-moi la main.

Je n'avais pas de grandes mains mais pourtant la sienne me parut minuscule et terriblement fragile. J'avais pris soin de frotter ma main sur mon jean pour en essuyer la sueur qui aurait trahi la peur que je ressentais. La prochaine étape me terrifiait car je ne savais pas du tout à quoi m'attendre. Peut être à un voyage dans le futur comme dans ces histoires avec ces fantômes de Noël qui vous emmenaient voir à quel point la vie serait plus belle si vous étiez plus gentils avec votre entourage terrorisé. Je me rappelais avoir vu ça dans un épisode des Routes du paradis avec cet acteur, dont le nom ne me revient pas, qui était déjà un ange dans La petite maison dans la prairie. Je m'étais souvent demandé si ce type était vraiment gentil et voulait le faire savoir à tout le monde ou s'il était tellement imbu de lui-même qu'il se donnait toujours le bon rôle.

Pensées totalement inutiles.

Sans avoir même le temps d'y penser, je me retrouvai dans une espèce de tourbillon, je ne pouvais plus contrôler mes mouvements. Du coin de l'œil j'apercevais ma fille qui semblait totalement calme et sûre d'elle.
Raisonne-toi un peu mon vieux, cette gamine n'a même pas dix ans et c'est elle qui serre ta main pour te rassurer, tu as vraiment l'air d'un crétin.

Je sentais des modifications s'opérer sur mon corps, je baissais les yeux pour me rendre compte que j'étais totalement nu. Les poils qui bataillaient depuis plusieurs années sur mon torse et mes jambes avaient disparus, mes cheveux avaient poussé puis retrouvé une longueur normale pour finalement se dresser sur ma tête dans un désordre complet. C'est à Ce moment là que je perdis connaissance.
Je suis incapable de dire combien de temps après je me suis réveillé. Mes yeux ouverts ne pouvaient discerner tout ce qui m'entourait et mes pieds battaient une mesure frénétique. Je reconnus enfin ce bruit de fond qui berçait mes oreilles depuis mon réveil. J'étais en voiture, avec mon père que j'avais reconnu grâce à la voix toujours juste qui fredonnait « Sympathy for the devil » des Rolling Stones. La voiture s'engagea dans une allée et mon père coupa le moteur. Dés cet instant je me mis à hurler à pleins poumons, je voulais que la voiture reparte et ne s'arrête jamais. Tout en pleurant, je réfléchissais avec la partie adulte de mon cerveau qui subsistait et cette période de ma vie que mes parents m'avaient si souvent racontée me revint à l'esprit. Je suis né à Toulouse un 28 novembre 1974 et dès ma petite enfance je refusais de dormir. Très souvent, le soir, mon père me mettait dans la voiture et faisait le tour de la ville pour me calmer, le ronronnement du moteur me berçait et je finissais par m'endormir jusqu'à ce que mon père revienne à la maison et coupe le moteur...
Me voilà maintenant sur le canapé de la maison, les derniers sanglots d'une grosse crise de larmes secouaient encore ma poitrine quand elle entra dans mon champ de vision. Ma mère, vingt six ans plus jeune, les cernes autour de ces beaux yeux verts me firent comprendre que j'avais encore dû faire des miennes toute la nuit et qu'à ce moment là de l'après-midi je refusais la sieste. Les sensations qui se mélangeaient en moi étaient des plus étranges bien qu'ayant toujours la conscience de mon âge adulte je ressentais tous les sentiments d'un enfant de quelques mois. Ce besoin d'être auprès de cette femme, d'être si fragile, de rester là à absorber tout ce qui venait de mes parents, ces mots, ces regards. Espérant que jamais ils ne me quitteraient, me laissant là, calé entre mes coussins. Je savais aussi au fond de moi que pour un enfant de mon âge il n'y avait rien d'autre au monde que ses parents, qu'à chaque réveil mes pensées étaient pour eux et que tout ce qui n'était pas eux était mauvais et faux. Mais une idée me dérangeait, je ressentais l'envie permanente de voir à travers leurs yeux. N'étant pas expert en pédopsychiatrie je ne sais pas si tous les bébés ressentent cela mais chez moi cela devenait une obsession rebondissant comme une bille de flipper à l'intérieur de mon crâne. Je mens, je ne voulais pas voir à travers leurs yeux, je voulais Me voir à travers leurs yeux, j'avais ce besoin de me retrouver face à mon image, face à mon double. Aujourd'hui encore je ressens souvent ce besoin et c'est dans ces moments là que je peux rester des heures devant un miroir à observer mon image, non pas à l'admirer mais à l'observer.
Tout s'était effacé sans que j’aie le temps de sentir une dernière fois la douceur des doigts de ma mère sur ma joue imberbe. Je ne voyais plus qu'elle, ma fille. Juste son visage comme projeté sur un écran géant.
_ A quoi cela a t-il bien pût servir ?
_ Je voulais juste te montrer que tout bébé tu avais déjà des problèmes de sommeil et d'angoisse. Il va falloir aller chercher plus loin.

Instantanément je me retrouvai dans l'eau. Non pas de l'eau, une substance étrange, moins liquide que de l'eau. Je ne respirais pas, mes yeux refusaient de s'ouvrir mais je ressentais tout ce qui se passait autour de moi. Cette pulsation, non, ces deux pulsations qui accompagnaient mes heures de sommeil et de réveil. J'entendais des voix, troublées, comme quand on fait de l'apnée dans sa baignoire et que quelqu'un rentre dans la pièce pour vous dire qu'il est temps de sortir du bain. Et cette peau, tout contre la mienne. Et puis elle disparut, l'autre pulsation, celle de mon jumeau, cet autre moi dont le corps s'appliquait contre le mien. Son cœur venait de cesser de battre et pour la première fois je la ressenti, comme un clou que l'on enfonçait perpétuellement dans ma gorge, dans mon estomac, dans mon cœur. L'angoisse qui avait pourri mes jours et mes nuits venait de naître, prenant vie sûr la mort de mon frère comme un parasite insatiable. Les battements de cœur de ma mère et la voix de celui que je savais être mon père étaient toujours là m'empêchant de me laisser aller à rejoindre mon frère dans le néant. Je savais à présent ce que même eux ignoraient, nous aurions dû être deux, inséparables, unis, toujours là l'un pour l'autre. De toute ma vie je ne me serais jamais senti seul.
Et à nouveau le tourbillon, toute ma vie défilait sous mes yeux déjà meurtris par les larmes, à la vitesse de la lumière. Toulouse, Limoges, la maison de mes grands-parents à Saint-Paul, Saint-étienne, Condat et tous ces autres lieux qui avaient marqué la moitié de vie que j'avais vécue. Tout s'éclaira, les deux Big Jim, mon reflet dans la glace, cette envie de me voir à travers les yeux de mes parents, et même cette passion pour les inséparables, ces oiseaux qui ne peuvent vivre qu'à deux et qui se laissent mourir dès qu'ils se retrouvent seuls. Toute ma vie mon inconscient avait cherché ce jumeau, cette autre partie de moi qui me manquait tant alors que je n'avais même pas eu le temps de le connaître. Mes migraines, toute ma vie j'avais eu mal à une moitié seulement de ma tête comme si l'autre moitié n'existait pas. Morte.
Et pour la première fois de ma vie je me réveillai en ayant mal au crâne, le sang me battait les tempes, aussi bien la gauche que la droite.
Faites que cette douleur dure toujours. Qu'elle soit toujours là pour que je ne l'oublie jamais. Comment se serait-il appelé ?
Elle était là face à moi, assise sur le fauteuil sur lequel je me trouvais lorsqu'elle avait planté le couteau dans sa poitrine.
_ Tu dois tout oublier de notre voyage. Garde juste l'essentiel, ce qui te sauvera, ce qui t’aideras à faire le deuil. Mais le plus dur est fait, tout va bien maintenant.

Voilà ce qu'elle m'a dit avant de disparaître pour la deuxième et dernière fois dans ma penderie. Je ne pris même pas la peine d'aller vérifier si elle s'y trouvait toujours et de toute façon les sanglots qui secouaient tout mon corps ne m'auraient pas permis de seulement me lever. Je continuai à pleurer jusqu'au moment où la raison de ces pleurs ne disparaisse de mon esprit.
Quel idiot tu fais, tu te mets à chialer sans savoir pourquoi. Tu as dû faire un mauvais rêve, lève toi et marche!!! Au moins jusqu'à la pharmacie du coin pour acheter de quoi clamer ce mal de crâne.

Je regardai l'heure, 19h29, ce qui voulait dire que je n'avais dormis qu'une minute. Sûrement pas assez pour faire un cauchemar. Puis mes yeux firent le tour de l'appartement et soudain cet endroit qui m'avait toujours paru deux fois trop grand, me sembla être le plus petit placard du monde. J'avais l'impression que les murs se refermaient sans cesse sur moi.
Mon vieux dès demain tu vas faire le tour des agences immobilières pour trouver un autre appart', tu ne peux pas continuer à vivre dans ce taudis.

Je me levai pour remarquer que mon blouson était déjà sur mon dos, je sortis de l'appartement en me disant qu'il faudrait que j'appelle ma famille pour les remercier de tous ces cadeaux qui juchaient le sol dans mon salon. Les disques étaient encore dans leur emballage, j'aperçus deux ou trois titres en passant Fear Factory, Tool et les rééditions de Mötley, rien à dire, ils avaient encore fait mouche avec leurs cadeaux, comme chaque année pour mon anniversaire, le 28 novembre.
Dehors la pleine lune éclairait la rue de tout son éclat, certains passants tournaient en rond comme si ils ne savaient plus où ils devaient se rendre. Au bas de l'immeuble le branleur du troisième cherchait quelque chose partout en se tenant la hanche et je me dis que je le voyais pour la première fois sans son horrible skate aux pieds.
J'eu du mal à me retenir de rire tellement il avait l'air idiot, tellement je me sentais bien, léger, entier.

NoëlB

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