Noir

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Noir

Message par NoëlB le Lun 16 Aoû - 12:01

Une de mes toutes premières nouvelles, un truc tout con, un petit hommage au romans qui m'ont accompagné tout au long de ma vie.


Noir

Janvier 2002


Devant la télé.
On pourrait croire que je fais du sport, pas un centimètre de graisse ne déforme l’élastique de mon caleçon. Je fais des abdos tout les jours, plusieurs fois par jours, à chaque fois que je vomis mon repas, ou ma frustration. Presque nu sous le regard de l’autre, habillé lui, dans la télé.

Je n’en veux pas de son bonheur à ce crétin télévisé au sourire dégueulasse, écoeurant et obscène. Je n’ai pas envie de l’entendre me dire que j’ai gagné un voyage pour deux. Je ne sais plus ce que ça fait d’être deux. Elle m’a détruit, la solitude. Comme une drogue aurait pu le faire. D’abord de petites doses, me retrouver seul avec moi-même, ce moi devenu détestable. Et quand d’autres étaient pris par l’envie de me voir elle était là à me souffler des excuses bidons à l’oreille – mal au ventre, mal à la tête, mal au moi – pour se retrouver seule avec moi, pour que je me retrouve seul avec elle. Pour que je me retrouve seul.
Elle n’aime pas être seule la solitude, elle a besoin d’un compagnon et c’est moi qu’elle a choisi. Alors quand je me regarde dans un miroir c’est elle que je vois. Je ne vois qu’elle, je ne vois que par elle. Accroupie sur mon épaule comme un génie maléfique. Je me précipite alors vers les toilettes pour travailler mes abdos.

Je ne sais pas où tu es. Toi. Celle qui m’a divisé par deux, sur un coup de tête. Ca fait mal un coup de tête dans le cœur. Je t’ai aimé, puis détesté puis aimé encore et comme tu n’étais plus là pour que je te déteste je me suis mis à me détester moi. Je me suis mis à me détester, à faire le bonheur de mon malheur.

Ce matin encore, un matin comme tout les autres, j’ai bien failli me lever. Pour quoi faire ? Regarder l’autre distribuer du bonheur par millions ? Du bonheur non imposable celui-là. Moi le bonheur j’en paye encore les dividendes. Je ne veux pas être heureux. Si je n’avais pas connu le bonheur je ne connaîtrais pas le malheur. Pour quoi faire ? Sortir, aller voir du monde. Distribuer d’hypocrites sourires à eux, ceux qui s’en foutent parce qu’ils ont leurs soucis. Je n’en veux pas de leurs soucis, j’ai les miens et je les aime bien. C’est bon de savoir qu’ils sont là, quand je n’aurais plus de soucis je serais mort. Je ne veux pas mourir. Il y a peut-être encore un espoir alors je reste au lit. On ne sait jamais peut-être qu’il s’est planqué sous les draps, dans les replis de la couette encore engourdie par mon sommeil. Alors je reste au lit et je prends un nouveau livre.

J’aime les livres. J’aime bien être un autre, en avoir le sentiment. Un héros. Un de ceux qui n’ont pas froid aux yeux, qui vous regardent toujours dans les yeux, en baissant la tête. Ils sont toujours grands les héros alors ils baissent la tête pour vous regarder. Ceux qui ont de la répartie, ils disent merde mais on sait qu’ils veulent dire je t’aime, on comprend toujours ce que veulent dire les héros alors je lis.

Merde, je ne peux pas être Clarisse Starling, elle n’aimerait pas. Je serais l’autre, le méchant. Hannibal Lecter sous la couette. Hannibal Le Cannibale. Je me mange l’intérieur des joues, les petites peaux qui dépassent, ma façon à moi d’être cannibale.

Le téléphone sonne, il va falloir sourire. On dit qu’il faut toujours sourire au téléphone sinon il ne sonne plus. Je dis que je vais bien. Je sais qu’on ne me croit pas mais que ça leur va très bien comme ça et que ça arrange tout le monde alors je dis que je vais bien. Je parle, trop. Trop longtemps et trop fort, je n’ai plus l’habitude de parler et j’ai comme des clous rouillés dans la gorge qui piquent à chaque vibration de mes cordes vocales. Un goût de sang et de bile sur la langue et une subite envie de faire des abdos. Non, pas au téléphone, il faut sourire. Alors je souri.

Une sale journée, d’abord le téléphone et maintenant les courses. Plus rien à bouffer dans le frigo ni à l’intérieur des joues, plus rien à vomir et plus de lames pour me raser. J’aime bien me raser, parfois je me coupe volontairement pour voir s’il reste un peu de sang dans cette carcasse. Pas trop, je n’aime pas quand ça fait mal. Juste une goutte, une larme de sang qui coule sur mon visage. Ça me va bien.

J’en ai marre d’être seul tout le temps. Parfois j’en ai marre d’être seul tout le temps. Alors je sors voir les autres et là je me dis que ce n’est pas plus mal d’être seul, quand je vois leurs gueules. Regards désolés, braqués sur le trottoir et l’haleine chargée de la haine des autres, de ceux qui sont noir, ceux qui ne sont pas pareil, ceux qui sont et pensent différent, ceux qui sont moi. L’odeur de renfermé qui émane de leur cœur moisi qui ne sert pas assez, ridé, atrophié. Je les renifle comme un chien qui se demande comment cet animal peut tenir sur deux pattes, je me demande comment ils peuvent respirer avec toute cette haine dans l’air. J’étouffe.

Chez moi je respire enfin. Des millions de particules de solitudes emplissent mes poumons, ma dose, mon fix. Je pense à eux, ceux du dehors, mes yeux vomissent des larmes de pitié. Ils ne connaissent pas le malheur, ils ne connaissent pas mon malheur. Je ne suis pas malheureux, je suis moi. Au secours !

Qui suis-je ? La question qui tue alors je me la pose en espérant.
Le solitaire d’en face, celui qu’on ne voit jamais, que l’on entend à peine lorsqu’il dit Bonjour.
J’aime bien mes voisins surtout celui qui fait semblant de ne pas me voir. Peut-être qu’il m’aime bien lui aussi et qu’il a peur de me froisser en ne me disant pas bonjour de la bonne façon. Peut-être qu’il ne me voit pas, que je n’existe pas. Peut-être qu’on est juste l’enfer d’une autre planète comme disait Aldous.

Où es-tu ? Toi. Celle qui m’étoufferas de son amour. Celle qui mettra dans mes yeux cet air hagard du mec amoureux, cet air con. Je veux avoir l’air con. Je veux te dire ce que j’ai tant de fois eue envie d’entendre. Dire aux autres à quel point je suis fier d’être aimé par toi. Je te ferais pleurer, juste une fois pour voir si tu es aussi belle quand tu pleures que quand tu souris. Viens vite, emmène moi loin d’ici, loin de moi. Tue moi d’amour, étouffe moi.

Téléphone. Bis. Cette petite voix en La qui me sort de ma catatonie. L’ANPE. Le sympa, pas celui qui se passe de la vaseline sur le cul tout les soirs parce que les frottements de la chaise lui irrite les fesses, celui dont les oreilles ne sont pas reliées au cœur mais au tic-tac de la pendule. Tic-tac, tic-tac. Le sympa, celui qui comprend, qui s’en fout en fait. Dix heures demain matin. Mes soucis reviennent, ça va mieux je suis vivant de nouveau.

J’ai besoin d’artifices, de sommeil, de sommeil artificiel. Aller voir dans mes rêves ce qui se passe, prendre des nouvelles de moi. Je dis bonne nuit à voix haute comme un appel au secours lancé au beau milieu de l’océan. Bonne nuit.

L’ANPE. Gouffre du malheur. L’enfer sur terre où se retrouvent les oubliés, ceux à qui le bonheur a craché au visage. Je me prends les pieds dans les soucis des autres. Ça pue la désillusion. Il y a trop de monde, moins qu’avant. Il parait que le chômage baisse ? c’est ce que disent les politiques, ces chacals puants au sourire et à l’image travaillés par des experts des grandes écoles planqués sous le pupitre. C’est peut-être juste ceux qui ont perdu espoir qui ne viennent plus.
C’est le sympa qui me reçoit, il n’a rien à me dire et je n’ai pas envie de l’entendre. On parle un peu de moi et beaucoup de lui. Il n’a rien à me proposer pour le moment, je m’en fous et lui aussi. Je l’aime bien.
A peine arrivé chez moi on sonne à la porte. Deux vieilles, du bleu marine et du blanc. Les yeux emplis d’un amour à sens unique pour un dieu minuscule, égoïste, inexistant. Elles veulent me parler de leur foi. De leur foie ?



Dieu. Tu es où fumier ? Au Rwanda à recoller les morceaux d’enfants découpés à coups de machette ? Quelque part en France à soigner l’âme et le cœur blessés d’un enfant déchiré par un curé trop plein de ton amour ? Dans le cœur de ces deux vieilles femmes leur empêchant de voir que la vie peut être belle lorsqu’on est pas (moi) aveuglé par la haine, du noir, du juif, de celle qui avorte ? Descend de ton ciel, de ton paradis perdu. Viens goûter notre malheur et voir comme il fait bon souffrir. Viens baigner dans la masse et la crasse humaine.

J’ai pensé à voix haute, les deux vieilles me regardent effrayées. Ce n’est pas ici l’enfer mesdames. L’enfer est quelque part, caché dans les recoins de vos croyances. Dans le cœur dégueulasse de ceux qui vous envoient à moi. Elles se signent, il faut bien lire avant de signer, surtout les petits caractères sur la tranche de la feuille qui te disent que tu viens de te faire baiser.

J’en suis là de ma vie. Je flotte au-dessus d’elle, je la regarde, je la caresse avec, ancrée en moi cette peur de la faire jouir. Qu’elle n’en prenne l’habitude avant de se rendre compte que le bonheur n’est qu’un funambule, en pleine tempête sans filet.
Moi aussi je suis un funambule. A droite le malheur, à gauche le bonheur. J’ai peur de tomber, d’un coté comme de l’autre, je ne sais pas ce qui m’attend. Je reste dans mon coma. Pas trop mort, pas tout à fait vivant non plus. Je n’aime pas grand-chose, j’en déteste pas mal. Il me faudrait équilibrer la balance, apprendre à aimer comme dit la chanson. C’est dur d’aimer. En tout cas pour moi. Je ne sais plus ce que ça fait d’être aimer mais je me rappelle de l’après. Après l’amour, quand l’autre se fout de tes larmes, qu’elle les efface avec du papier de verre.. Qu’elle te prend dans ses bras pour te dire que plus jamais elle ne le ferait. Que maintenant elle a ses petits projets à vivre, ses petits plaisirs à satisfaire et que tu ne fais pas partie de tout ça. Alors elle te laisse là, sur le bord de la route, comme un chien au milieu du désert. Tu l’a vois s’éloigner en te disant que pleurer ça ne suffit pas, que tu souffres plus que ça, plus que les larmes d’un nez qui coule, pas comme les actrices qui pleurent beau, qui pleurent propre. Toi, tu renifles, tu suffoques et, quelque part… Tu meurs.


Et puis un jour…

C’est chez moi, mon petit chez moi, deux fois trop grand. La télé est allumée sans être regardée. Les étagères gémissant sous le poids des livres, Masterton, Chesbro, Peace, tout mes héros, tous me surveillent et prennent soin de moi, toujours présents dans les mauvais moments. Avec leurs mots si bien choisis, ces mots qui me permettent d’oublier, de m’oublier. Démons, flics, anti-héros dépressifs et alcooliques, moi. L’homme au mille visages qui ne vit que dans ces pages, une vie d’encre et de papier qui sent le renfermé. De Jim Rook le prof qui voit les esprits à Mongo le détective nain, on est nombreux dans mon petit appartement. Je suis seul. Trop. Je n’aime pas le cinéma qui impose des images que je peux imaginer moi-même. Mon imagination est tout ce qu’il me reste. Je veux rêver, croire au bonheur. Je veux trouver l’espoir où qu’il soit, sous les draps ou dans les chiottes. Je ne veux pas mourir, je suis fatigué de ne pas vivre. Je ne veux plus pleurer. Je veux juste vomir du bonheur et puer la joie de vivre.

Je dois m’échapper et sortir de ce monde, de mon monde, quelques minutes. Je commence à transpirer de l’espoir, il imprègne mes draps. Je vais le respirer et me baigner dedans toute la nuit.
Je prends vite un bouquin avant de commencer à y croire. Je ne veux pas être heureux, ça me fait peur. Je ne sais plus comment ça marche le bonheur. Je ne veux plus être malheureux. Je ne veux plus être seul mais j’ai avant tout envie d’être seul. Je ne sais plus où j’en suis.
Dormir. Il faut que je dorme, que je parte. Dans mes rêves je trouverais quelqu’un pour me tenir compagnie. C’est l’overdose, trop de solitude. Deux somnifères. Je plonge dans mon lit, elle est bonne. Un goût salé, j’ai pleuré sans même m’en rendre compte. Dommage car j’aime bien pleurer. Les pleurs c’est comme les soucis, quand on en a plus…

Un rêve, je l’écris pendant que je dors car je ne m’en souviendrais plus à mon réveil.

Je suis devant une porte. C’est chez moi, je le sais parce qu’on sait toujours tout dans ses rêves. Je pousse la porte et entre, ils sont tous là, tout ceux à qui j’ai donné un visage. Mon visage. Mongo, Jim Rook, Christopher Snow, Lestat Le Vampire… Mes héros favoris me souhaitent la bienvenue. Erik Winter me lance un sourire et me tend mon premier calibre. « Tu es des nôtres maintenant. » Un 44 griffe d’argent.
Un type surgit dans la pièce, il a une sale gueule genre skinhead et compagnie. Armé dans fusil à pompe, il commence à tirer dans tout les sens. Je me retourne et je vise… Bang !!!

Un goût métallique sur la langue. Sûrement les somnifères. Un rêve étrange dont je ne me souviens plus vraiment. C’est le brouillard dans ma tête, les couleurs sont trop vives. Je ne veux pas de couleur, je veux me réveiller en noir et blanc. Mal de tête.
Un nouveau livre avant la réalité, dure et froide comme une pute crevée depuis deux jours. L’histoire toute simple d’un type qui ressemble étrangement à la mienne, solitude destructrice et chagrin corrosif. Usant le cœur et écorchant la vie.

Plusieurs éléments s’assemblent dans mon esprit engourdi pour former une idée. La désastreuse journée de la veille, le personnage de ce bouquin et les bribes d’un rêve oublié travaillent ensemble au fond de ma tête.

Pourquoi pas moi ? Plutôt que de vivre dans la peau de héros créés par d’autres je vais créer mes héros. J’ai tant de livres et fantasmé tellement d’histoires, pendant si longtemps. Avec un peu d’imagination et beaucoup de travail ou l’inverse…

Elle est toujours là, dans le miroir. Accroupie sur mon épaule elle tremble et hurle. Cette salope sait qu’elle m’a perdu. La solitude. Je vais sortir chercher l’inspiration, voler des visages pour les badigeonner de mots. J’apprendrais à les aimer et ils m’aimeront aussi, certains. D’autres me haïront et tant mieux. Je veux qu’on m’aime et qu’on me déteste. Qu’on me prouve que je suis vivant. Que je suis. Et la solitude va crever, disparaître de mon monde, de on univers pour trouver un autre oublié qui l’accueillera à bras ouverts avant de comprendre le piège.

Voilà la petite histoire de mon bonheur, de mes malheurs. Dans mon premier roman j’ai sauvagement assassiné Monsieur Vaseline de l’ANPE. Maintenant mon voisin me balance des « Bonjours ! » et de grands sourires auxquels je ne réponds pas. Un petit plaisir jouissif d’une vie normale.

Quant à toi, je ne t’ai pas encore trouvée mais je sais que tu es là, quelque part à m’attendre. Notre vie prendra enfin son sens. Je le sens, je te sens. Ton parfum, un truc fruité ou épicé qui sent bon. Je souris, tout le temps. Tu peux venir à n’importe quel moment ce sourire sera là pour toi.

Ça se termine un peu vite, c’est comme ça. Le malheur on a envie de le hurler à la face du monde, de le vomir sur le pas de la porte du voisin, de l’écrire avec son propre sang sur la vitrine du supermarché du coin. Le bonheur on a juste envie de le vivre.

NoëlB

Messages : 14
Date d'inscription : 15/08/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Noir

Message par stalker le Lun 16 Aoû - 12:23

Trois textes en deux jours, je ne suis pas sûr qu'on te suive.

stalker
Admin

Messages : 3379
Date d'inscription : 03/06/2008
Localisation : un hameau paumé

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Noir

Message par NoëlB le Mer 18 Aoû - 22:02

Mais si mais si, j'en ai encore plein si ça vous tente

NoëlB

Messages : 14
Date d'inscription : 15/08/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Noir

Message par stalker le Mer 18 Aoû - 23:52

Ben oui, mais tu n'es pas tout seul. Vas-y mollo.
Et en plus, le Colonel nous a déniché des archives, alors...

Dis-nous deux mots sur toi (histoire que je te colle un avatar approprié, ou alors tu t'en choisis un, si tu veux).
http://noirbazar.forum-actif.info/presentations-f9/

stalker
Admin

Messages : 3379
Date d'inscription : 03/06/2008
Localisation : un hameau paumé

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Noir

Message par Contenu sponsorisé Aujourd'hui à 6:00


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum