Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

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Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par limbes le Sam 14 Aoû - 21:04

Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.
Gallmeister.



*

Il me semble qu’on a tous, tapies dans des coins, des idées de nature, nature au sens de lieux préservés, dépouillés, premiers, non contaminés par la civilisation, et nature au sens de ce qui serait l’essentiel en soi. Comme si, en se plongeant dans de tels endroits, il serait possible de se débarrasser de certaines choses, comme si l’occupation à la survie suffirait à larguer les vieilles amarres qui nous enserrent, comme si à s’exonérer de la société on pourrait s’exonérer de soi (ce je qu’on trimballe de compromis en acceptations et en semi-révoltes invisibles), comme si la nature était forcément belle et intense et qu’elle abolirait le temps et l’ennui, pour retrouver une forme de vérité, pure, notamment dans les relations humaines (pour peu qu’on ne s'en retire pas seul, du monde).

Il y a une fiction de la nature tapie en chacun de nous, comme c’est il me semble le cas, chez le père de Roy.
Mais, entre ce qu’on imaginait et ce qui est, il y a souvent un gouffre, car oui, très souvent
« Les choses étaient crûment ce qu’elles étaient et rien d’autre. »

Ce qui est sur cette île, c’est donc un père et son fils de treize ans et une cabane sommaire.

Et on attend.
Et on ne peut pas cesser de lire.

Des petits dérèglements.
Des inaptitudes à la vie sauvage.
Un père bizarre qui tire des coups de fusil au plafond et se jette (sans trop de mal), d’une falaise.
Un fils qui se branle et pense à sa vie ailleurs et à ce père auquel il ne comprend rien.
Et on attend et on ne peut pas cesser de lire.

Il n’y a pas de chapitres. Deux parties, chacune à la troisième personne du singulier, l’une du côté du fils, l’autre du côté du père. Deux temps, aussi. Deux parties à mon sens complètement justifiées et nécessaires.
A un moment, il faut relire, pour être sûr que ce qui arrive est bien ce qui arrive. C’est un petit paragraphe de rien du tout. Un geste de rien du tout, aussi. Ça aurait peut-être pu se passer autrement.

En un sens, ce roman est, pour moi, encore plus fort que Sur la route. Plus fort, parce qu’il n’y a pas besoin de fin du monde pour que tout se désintègre. Plus fort aussi parce que plus noir, au fond (j’ai failli écrire, plus juste). Mais je ne sais pas. C’est peut-être juste une impression.

Ce qui est marrant, dans les mauvaises critiques que j’ai lues (assez peu, certainement aussi en réactions à d’autres, plus dithyrambiques), c’est qu’elles sont beaucoup axées sur le personnage du père (si médiocre, si lâche, si égoïste, etc.). Comme si tout cela n’existait pas. Comme si on n’était pas aussi, cela (médiocre etc.). Comme si c’était insupportable d’entendre (de lire) ça.

Peut-être que le seul bémol, pour ma part, serait dans l’association plus ou moins sous-jacente entre l’inconscience/inconsistance du père vis-à-vis de son fils, et ses papillonnages sexuels envers la gent féminine (un vague fond moral, mais j’ai peut-être extrapolé).


limbes

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par fredgev le Sam 14 Aoû - 22:44

J'avais été complètement scotché par ce roman, que j'avais été obligé de lire d'une traite, il y a quelques mois. À l'époque, je n'aurais pas hésité à le qualifier de chef d'oeuvre. Mais cela remonte à plisieurs mois, à present. Aujourd'hui, avec le recul, il ne subsite qu'une impression etouffante de la premiere partie, qui m'a beaucoup parlé, et ce à titre personnel. Et puis evidemment le fameux paragraphe charnière, vers la moitié du texte. Un ko total. En revanche, la seconde moitié du bouquin est il faut l'avouer assez insignifiante par rapport à la première. Plusieurs mois après, hormis quelques scenes un peu glauques, il n'en subsite pas grand chose dans ma tete. C'est etrange. La premiere partie est une experience de "nature writing" assez angoissante, assez habile aussi pour evoquer pas mal de trucs à la plupart des mecs qui ont eu un père, mais aussi dingue que ça puisse paraître, il y a ce pargraphe choc. Une ligne peut-etre. Une dizaine de mots. Qui eux resteront gravés beaucoup, beaucoup plus que quelques mois.
Un putain de demi-chef d'oeuvre (bob, une premiere partie qui confine au chef d'oeuvre) donc, en ce qui me concerne.

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par limbes le Sam 14 Aoû - 23:21

Oui, je vois ce que tu veux dire, il n'est pas impossible que dans dix ans il me reste juste un paragraphe en tête (mais il va rester, je crois)

Mais j'ai bien aimé la deuxième partie, aussi parce qu'elle a déjoué, dans une certaine mesure, mes plans et mes attentes, et que, bien que fille avec un père, ou mère de fils, j'ai lu ce roman en me projetant à parts égales dans le père et dans le fils, donc les deux points de vue m'ont passionnée (pour être tout à fait honnête, la deuxième partie m'a plu parce que, peut-être, c'est bien le personnage du père qui m'a le plus intéressée)

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par txoa le Mer 1 Déc - 0:33

Ce bouquin, moi, il m'a foutu en rogne. Qu 'existe t il de plus "choquant" (à prendre au sens littéral) que la mort d'un enfant ? Et tout est fait pour ça, pour secouer, pour choquer un peu comme quand Nanni Moretti avait tourné "la chambre du fils" juste pour être primé à Cannes. Le père, au delà de sa lâcheté (c'est la principale pour ne pas dire la seule, et c'est déjà pas mal me direz vous, qualité du bouquin, le portrait d'un lâche) est juste ridicule et pas crédible. Limbes tu fais allusion à "la route" de Mc Carthy; mais "la route" peut être interprété de mille façons, c'est un foisonnement humain et philosophique (voire psychanalytique : l'enfant ne peut être libre qu'à la mort de son père), "Sukwann Island" n'attrape que par une émotion brute et un peu (beaucoup) racoleuse.
Mc Carthy encore: le style de "Sukwann Island" détient certaines qualités mais le problème c'est que Mc Carthy écrit comme ça et en mieux depuis plus de quarante ans et pour les thèmes abordés qui s'y rattachent (le rapport entre l'homme et la nature et les liens père-fils), il suffit de lire "la route" mais aussi "de si jolis chevaux" pour être complètement ébloui. David Vann est à Mc Carthy ce que Richard Clayderman est à Chopin.

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par txoa le Mer 1 Déc - 23:19

Je m'aperçois à la relecture que mon commentaire est vraiment très péremptoire. Trop en colère mais l'idée est celle là.

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par fredgev le Mer 1 Déc - 23:34

Mais l'idee est bonne et precise le fond de ma pensee ( un peu plus mal exprimee plus haut)

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par limbes le Jeu 2 Déc - 11:20

Je ne suis pas d’accord avec toi, Txoa, enfin pas sur tout. Racoleur au sens de provoquant, peut-être, mais pas à celui d’aguicheur à bon compte. Au contraire, ce bouquin me paraît beaucoup plus dérangeant, sur le plan des relations parents-enfants (ici père-fils) que celui de Mc Carthy et il me semble que ta réaction de colère en atteste, en un sens. Il est beaucoup plus aisé de se retrouver d’une façon ou d’une autre (y compris fantasmée) dans le personnage du père de la Route (qui est une sorte de héros, quand même, à l’ancienne mode) que dans l’autre, pas seulement à cause de cette histoire de lâcheté, mais pour toute l’ambiguïté qui existe. Je l’ai trouvé parfaitement crédible, quant à moi, mais je ne sais pas à quoi peut se mesurer cette question de la crédibilité (pourquoi la mienne vaudrait mieux que la tienne). Ce qui me paraît bien vu, en réalité, c’est l’impuissance médusée dont on peut être saisi, en tant qu’enfant, face à un parent dont il est impossible de comprendre les réactions, un parent qui semble nous aimer tout en nous haïssant, un parent qui se transforme en enfant et renverse l’ordre des choses, un parent qui envoie des signaux contradictoires dans lesquels on se trouve pris comme dans une toile d’araignée et quoi qu’on fasse, ça n’ira pas, un parent qui souffre et on ne sait pourquoi mais c’est sûrement par notre faute.
L’émotion brute dont tu parles, pour moi, elle n’est pas seulement lié à un moment spécifique du livre, mais bien à cet ensemble de fils qui se tissent entre ces deux personnages, dans ce lieu sauvage , et elle a aussi pour fonction de nous placer dans la même situation d’impuissance que le fils, impuissance mêlée de colère. Sorti de cet état on peut y penser, à mon avis il y a aussi pas mal de choses à penser à partir d’elle.

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par txoa le Jeu 2 Déc - 23:37

Bon. Je précise. J'affine.
OK, le père est (à peu près) crédible. Un père lâche, un enfant pris dans un conflit de loyauté, c'est des choses que je vois tous les jours ou presque dans mon boulot. En cela je rejoins ce que dis Fred sur la première partie du bouquin qui tisse cette relation mortifère. Le bémol porte sur l'obsession du gars pour les femmes qui représentent sa perte (à méditer). La deuxième partie ne sert à rien.
Ma colère porte sur le côté "choc" (et voulu comme tel) de la mort de l'enfant. C'est choquer pour choquer, ça n'emmène rien au propos, au contraire, la ficelle émotionnelle est tellement grosse qu'elle l'altère.
Quant à "La route", le père peut être vu comme un héros comme tu dis, mais c'est oublier bien vite que ce père, dans son souci de protection, tend à retirer toute humanité à eux deux, toute compassion, toute empathie. Et il faut la mort du père pour la libération de l'enfant, pour qu'il accède à l'Humanité, enfin, en étant approché par un autre groupe humain (une famille), rencontre qui, de son vivant, le père aurait empêchée.
Enfin, je répète, qu'au niveau du style (description de la nature, dialogues brefs et sans tirets), Vann fait son Cormac mais ça finit par se voir et, au final, ça fait comme du Canada Dry littéraire.
Mais bon, ce n'est que mon avis. Humble.

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par txoa le Ven 3 Déc - 23:27

Je viens d'apprendre que ce roman fut, à l'origine, une nouvelle. Et ça ne m'étonne pas, ça explique la deuxième partie, superflue.

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par limbes le Sam 4 Déc - 21:49

Et tu connais son histoire, à l'auteur?
C'est un père qui propose à son fils une retraite sur une île perdue. Le fils dit non, le père se tue.

Sur le côté choc dont tu parles, je vois ce que tu veux dire, j'entends que tu l'aies pris comme ça, mais pour autant, ce n'est pas comme ça que je l'ai ressenti. C'est comme si, pour moi, ça ne pouvait pas se passer autrement, dans ces circonstances-là, avec ce père-là.
Sur le père de La route, tu as raison, j'avais purement et simplement oublié la dimension que tu évoques.

Quant à l'écriture, il faudrait que je relise, ou lise plus, mais ça ne m'a pas frappée, la sous-similitude...

Sinon, as-tu lu ça? (je pense que ça pourrait peut-être te saisir, dans le bon sens du terme)



Pendant toute son enfance, Augusten a vu son père comme un être impénétrable, présence silencieuse, à peine signalée par une toux éraillée dans la pièce d’à côté et des volutes de tabac. En grandissant, le fossé n’a cessé de se creuser, le père se terrant dans un monde où son fils n’existait pas. Augusten vit naître en lui un ressentiment sinistre, les jeux pouvaient alors commencer…
Burroughs dynamite les clichés de l’autobiographie et se risque à écrire l’indicible.



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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par limbes le Sam 4 Déc - 21:57



(J'aime mieux cette couverture, et pardon pour le conseil à la noix, moi aussi ça m'emmerde, les conseils-à-la-noix de lecture)

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Re: Sukkwan island - David Vann (2008-2010)

Message par txoa le Dim 5 Déc - 3:13

Non je ne connais pas et c'est jamais con (enfin des fois, si) un conseil de lecture.

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