Bone - George Chesbro (1993)

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Bone - George Chesbro (1993)

Message par stalker le Mar 27 Juil - 5:43

Qui est Bone ?
Un parmi les milliers de sans-abri qui hantent les rues de New York ?
D'où vient le fémur humain qu'il tient dans la main ?
De quel enfer revient-il ?
Qu'y a-t-il vu pour perdre la parole et la mémoire ?
Pourquoi son apparition dans Manhattan semble-t-elle être à l'origine d'une série de meurtres sanglants ?
Est-il le tueur maniaque qui décapite les clochards pendant la nuit ?

Un thriller émouvant, qui est aussi un véritable cri d'alarme sur une société qui laisse mourir quotidiennement de faim et de froid ses membres les plus démunis.




Je commencerais par mettre sur le compte de la traduction de nombreuses faiblesses, voire lourdeurs qui entravent la plongée lente que propose ce roman de Chesbro dans un New-York dévasté. Dévasté, car l’auteur bâtit son histoire afin de braquer son regard et ses intentions sur un angle précis de la ville, au détriment de tous ceux qu’on avait peut-être envie de découvrir (ou qu’on connaissait déjà).
Lourdeurs de traduction, peut-être, mais peut-être pas, car le rythme même du roman s’accorde à ces lourdeurs : il traîne en longueur et aligne répétitions sur répétitions, comme pour tenter de mieux nous mettre dans le crâne des éléments précis ; comme pour nous mâcher le travail, aussi : comme pour s’assurer qu’on a bien compris que New-York est autant une ville de vainqueurs (et pseudo-vainqueurs, petits pions disciplinés et marionnettes insignifiantes) qu’une ville de perdants misérables qui dorment sous les ponts, dans les foyers d’accueils aux gardiens corrompus et dans les entrailles peuplées de rats gros comme des chiens.

Bone, et son os humain à la main, est un prétexte pour révéler New-York sous un angle qui correspondrait un peu au hors-champ d’une carte postale. La grande ville non pas uniquement puissante et emblématique, mais d’abord synonyme d’entrailles pourries jusqu’à la moelle, dont Bone investirait le rôle de passeur : Bone est lucide, Bone est un homme bon, Bone n’est pas une loque ou un déchet humain, Bone vient d’ailleurs. Et le Dieu du dollar américain n’y est pour rien. Bone est doté d’une volonté propre, à la grande différence de l’adorateur de Dieu.

Mais Bone a perdu la mémoire. Il ignore qui il est. Il ignore d’où il vient. Il ignore surtout ce qu’il a bien pu faire au cours de cette année où Anne, agent de la HRA (Human Resources Administration), n’a cessé de le distinguer de la foule atroce, et où de nombreux meurtres de sans-abri ont eu lieu. Tout l’objet du roman repose sur cette quête : Bone ignore lui-même s’il est l’auteur de ces meurtres, mais fera en sorte de le découvrir, par tous les moyens, en dépit de tous les risques que cette recherche patiente implique. Il est donc disposé à admettre qu’il est le meurtrier et à se trouver puni en conséquence. C’est là un des points forts du roman : si j’ai tué, alors punissez-moi, mais prouvez-le moi d’abord, car j’ai besoin de savoir. Coûte que coûte.

Bone n’est donc pas si paumé et miséreux qu’on croit. Il n’est ni déchet humain, ni bas de l’échelle moisissant et irrécupérable, contrairement aux victimes du tueur qu’on le soupçonne d’être. Raison de plus pour le soupçonner de les avoir éliminées, puisque Bone est intelligent, méthodique et insaisissable : perdez-le dans la foule et vous ne le retrouvez pas.
Mais tout l’accuse.
Le lecteur a le privilège de posséder des éléments qui déculpabilisent Bone, mais mettez-vous un instant à la place du citoyen lambda qui doit se contenter de la lecture des journaux et des informations que d’autres médias lui font parvenir comme des évidences, voire des vérités, afin de bâtir sa propre opinion. Puis revenez à votre statut de lecteur, si peu habitué à posséder autant d’informations occultes : qu’en faites-vous ? Vous êtes de fichus veinards et lecteurs d’un roman plutôt bien construit (sauf au-delà de la 350ème page, où tout devient trop facile, trop mâché, trop ficelé à votre intention, cher lecteur). Mais le nœud était tel qu’il fallait bien trouver un moyen de le défaire, et tant qu’à faire un moyen économe : on vous explique tout, puisque l’immense défaut de Chesbro dans ce roman est d’être omniscient et de tout vous souffler.

Chesbro ne fait pas confiance à son lecteur, ou bien il ne va pas au bout de ses intentions qui, pourtant, promettaient de poser des mines sur les sentiers battus. Comme s’il avait capitulé cent pages avant la fin ; comme s’il avait expédié ses méthodes et son intrigue à la corbeille. Finissons-en, voici les clés du corbillard.
Comme si son intention n’avait consisté qu’à transmettre un message, au détriment du corps du roman lui-même, que l’auteur semble rompre à un moment donné, en lui tordant le coup, en lui coupant le souffle, les bras et les jambes. Un roman jusqu’alors passionnant, mais brusquement estropié. Tout ça pour ça, mais nous le savions déjà (cela dit, il y a tellement de choses qu’on savait déjà, mais qu’on a oubliées, recouvertes par d’autres choses qui survinrent aussitôt après ; elles-mêmes ensevelies par d’autres qui semblaient tellement plus importantes, et etc. et etc.).

En bref, Bone est un très bon roman noir qui peut captiver et hanter son lecteur. Il parvient à saisir à la gorge et aux tripes, vraiment, mais la pression retombe peu avant la fin et se noie dans des solutions assez peu judicieuses. C’est une certaine forme d’effondrement, au fond.

J’ajouterais cependant que Bone, à mes yeux, a les airs d’un potager envahi de liseron (fichue plante parasite qu’on passe son temps à arracher, de ci, de là, dont on ne parvient parfois pas à dénicher la racine). Et la racine s’en est allée puiser profond sous la terre, très profond, de sorte à générer des gourmands, d’autres pousses qui jaillissent et se répandent (et qu’on passe son temps à arracher, de ci, de là, dont on ne parvient parfois pas à dénicher la racine). Et la racine s’en est allée puiser profond sous la terre, très profond, de sorte à générer des gourmands, d’autres pousses qui jaillissent et se répandent (et qu’on passe son temps à arracher, de ci, de là, dont on ne parvient parfois pas à dénicher la racine). Et la racine demeure l’enjeu profond de ce roman de George Chesbro.
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