On ne fait pas d'omelette...

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

On ne fait pas d'omelette...

Message par Manuel le Dim 4 Juil - 19:06

(Une histoire inspirée par la Seconde Guerre Mondiale. S'il y a des erreurs, historiques ou autres, ne pas hésiter à me les signaler)



La campagne était verdoyante. Un petit vent venu de la Manche apportait des odeurs d’herbe, de feuilles et de fleurs. C’était le printemps en Normandie et ce 26 avril 1944 promettait d’être une belle journée.
La route s’étirait entre les prés. D’un côté, derrière un buisson, Berthaud et deux autres résistants étaient allongés à plat-ventre. La terre fraîche se collait à leurs vêtements. De l’autre côté, derrière une barrière, trois autres maquisards se cachaient. Au milieu de la route, une charrette, avec une mule, était arrêtée, et un homme se tenait tout près, debout. C’était un paysan du coin, qui avait accepté de devenir leur complice. Les mains se serraient nerveusement sur les armes. Cinq d’entre eux tenaient des mitraillettes, que des avions anglais avaient larguées quelques mois plus tôt. Mais Berthaud n’avait qu’un simple Lüger, pris sur un officier allemand. Tant pis, il avait appris à s’en contenter.
Les minutes s’écoulaient. Le paysan retenait toujours sa mule. Les maquisards attendaient. L’embuscade était tendue. Il ne manquait plus que la victime.
L’ordre était arrivé une semaine auparavant, venant de Londres, de l’État-Major de la France Libre, et il était sans ambiguïté : « Cette femme doit être abattue dès que possible. » Cette femme, c’était une collabo. Une Parisienne travaillant pour la Gestapo. Elle parcourait la Normandie depuis un an et on la considérait comme la responsable de l’arrestation de dizaine de résistants. L’aspect lapidaire de l’ordre donnait une idée de l’inquiétude de l’État-Major.
« Elle arrive, elle arrive… » souffla une voix.
En effet, une voiture noire venait de tourner au virage et approchait.
« Préparez-vous… » murmura Berthaud.
C’était le prototype de l’embuscade. La charrette bloquait la route et la voiture devrait s’arrêter. Alors, ils passeraient à l’attaque. Les mains se fermaient sur les crosses, les cœurs battaient. Le véhicule approcha. Il commença à ralentir, signe que la conductrice avait aperçu la charrette. Puis il s’arrêta. Juste devant eux. L’appréhension tenaillait Berthaud. Il s’en débarrassa en criant enfin :
« Allez-y ! »
Aussitôt, les résistants bondirent et sortirent de leurs cachettes pour monter sur la route. Les mitraillettes se levèrent, pointant vers la voiture.
RATTTAAATTAATTAATTAA !!!
Les balles qui criblaient la carrosserie noire. Les vitres qui éclataient. La mitraillade dura plus d’une minute.
« Cessez-le-feu ! » cria Berthaud.
Les armes se turent. La voiture était littéralement massacrée, parcourue d’impacts. Ils s’approchèrent. Un maquisard ouvrit la portière avant et Berthaud s’avança avec le Lüger braqué, par précaution. Il vit tout de suite le sang, lequel avait giclé partout. Derrière le volant, il y avait le corps d’une femme. Morte. Les trous causés par les balles étaient rouges et l’hémoglobine coulait sur la robe et le manteau. C’était bien la collabo dont on leur avait parlé. Ainsi donc, leur mission se concluait par un succès.
Mais Berthaud vit ensuite qu’il y avait une autre personne sur le siège du passager. Un homme, que les balles avaient tué autant que la femme. Oui, Berthaud était surpris : qui était cet homme ? On ne leur avait pas dit que la gestapiste serait accompagnée.
« Il y a des gens derrière », dit un maquisard.
Ils ouvrirent la portière arrière. Berthaud se pencha et… un sursaut de dégoût le souleva. Sur la banquette, il apercevait un enfant. Un petit garçon. Sa tête était ouverte et le sang coulait en abondance. Il était mort. À côté de lui, il y avait une petite fille. Morte aussi, et ensanglantée. Et près de l’autre portière, une femme, probablement la maman, et morte également. Stupéfait, Berthaud se retourna vers ses hommes.
« Mais qu’est-ce qui se passe ? On ne nous avait pas dit qu’il y aurait des enfants ! Et c’est nous qui venons de les tuer… »
Les résistants s’éloignaient déjà.
« Il faut partir : l’alerte ne va pas tarder à être donnée ! »
Berthaud ne bougeait pas. Il ne pouvait détacher son regard des cadavres des deux enfants et de leur maman. Son compagnon dut le tirer par le bras.
« Je t’en supplie, foutons le camp : les Allemands vont bientôt arriver ! »
Berthaud put réagir. Il suivit ses camarades. Tous s’enfuirent à travers la campagne.
• * * * * * * * *
• * * * *
Leur fuite dura une heure. Enfin, ils atteignirent une ferme, isolée parmi les prés. C’était le quartier général de leur groupe. Devant la porte, ils aperçurent un homme. C’était l’agent de liaison venu de Londres. Celui-ci les regardait approcher.
« Alors ? » demanda-t-il.
Il posait la question avec une appréhension évidente. Encore sous le choc, Berthaud dut faire un effort pour répondre.
« Eh bien, nous avons exécuté vos ordres. »
« Vous l’avez abattue ? »
« Oui, oui… »
L’agent de liaison poussa un soupir de soulagement.
« Ah, je vous félicite. Ils vont être bien contents à Londres. Cette femme était vraiment dangereuse. Je vais les prévenir sans tarder. »
Berthaud ne pouvait sortir de son hébétude. Enfin, il parvint à articuler :
« Mais… Les enfants… »
« Heu, je vous demande pardon ? »
« Les enfants… Vous ne nous aviez pas dit qu’il y aurait des enfants dans la voiture… »
« Je ne comprends pas de quoi vous parlez. »
« Dans la voiture, il y avait la collabo. Mais il y avait aussi d’autres personnes : une famille. Un homme, une femme, et les enfants. Et nous les avons tous tués. De l’extérieur, nous ne pouvions pas les voir. »
« Ah, je comprends maintenant. Non, nous ne savions pas que cette femme serait accompagnée. J’ignore qui étaient ces personnes. Je vous félicite encore pour le succès de votre mission. »
Berthaud sursauta en entendant ces paroles.
« Quoi, vous me félicitez ! Vous n’avez donc pas compris ce que je viens de vous dire : dans cette voiture, il y avait des enfants. De malheureux gamins qui commençaient juste à vivre. Et JE les ai tués. Vous me félicitez pour ça ? »
« Je vous répète que nous ne savions pas que cette femme serait accompagnée. Et puis… »
« Et puis quoi ? »
« Et puis, si ces personnes accompagnaient cette collabo, c’est qu’ils devaient être des collabos aussi. Finalement, vous avez fait d’une pierre deux coups. »
« Des collabos ? Des enfants collabos ? Vous dites n’importe quoi ! »
« Mais de quoi vous plaignez-vous, à la fin ? »
« Je ne peux pas me sentir satisfait après avoir tué des enfants ! »
« Ce sont des choses qui arrivent à la guerre. »
« Justement, je suis entré dans la guerre pour combattre des ennemis, pas pour assassiner des gamins. »
L’agent de liaison ne pouvait plus cacher sa contrariété.
« Voyons, vous voulez libérer la France, oui ou non ? »
« Bien sûr que oui, mais… »
« Eh bien, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Et maintenant, pardonnez-moi, je dois transmettre le message à Londres. »
L’agent de liaison tourna les talons pour rentrer dans la ferme.


Dernière édition par Manuel le Mer 7 Juil - 17:17, édité 3 fois

Manuel

Messages : 311
Date d'inscription : 23/04/2009
Localisation : Paris

Voir le profil de l'utilisateur http://manuelruiz.canalblog.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par Ernest Kurtz le Lun 5 Juil - 13:46

L'exécution de Violette Morris (c'est bien d'elle qu'il s'agit, non ?) a eu lieu le 26 avril 1944, pas le 16 (c'est juste pour être chiant que je dis ça...).
Sinon, c'est rondement mené, vivant. Mais j'ai du mal à croire que dans la réalité, les maquisards ne se soient pas aperçus qu'elle n'était pas seule.

Ernest Kurtz

Messages : 292
Date d'inscription : 09/03/2010
Localisation : Banlieusard

Voir le profil de l'utilisateur http://onemoreblogintheghetto.over-blog.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par edmond Gropl le Lun 5 Juil - 14:32

Manuel a écrit:
RATTTAAATTAATTAATTAA !!!

Voila qui coupe toute ma concentration.
(Je vais m'interesser à cette histoire de V.N. que je ne connais pas)

edmond Gropl

Messages : 1434
Date d'inscription : 04/06/2008
Localisation : Marseille

Voir le profil de l'utilisateur http://monsite.orange.fr/edmond-gropl

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par Manuel le Lun 5 Juil - 15:07

Ernest Kurtz a écrit:L'exécution de Violette Morris (c'est bien d'elle qu'il s'agit, non ?) a eu lieu le 26 avril 1944, pas le 16 (c'est juste pour être chiant que je dis ça...).
Sinon, c'est rondement mené, vivant. Mais j'ai du mal à croire que dans la réalité, les maquisards ne se soient pas aperçus qu'elle n'était pas seule.

Ah, très fort, le Kurtz ! Oui, c'est bien à ça que je pensais. Pour la date, je n'en étais pas sûr. Je vais rectifier.

En effet, les historiens ont des doutes sur la version des maquisards. Certains doutent même que Violette Morris ait vraiment été gestapiste. Pas grave, car ce n'était pas mon sujet. Mon but était de souligner le côté étrange de cette guerre où des résistants qui luttent contre des nazis se retrouvent en train de massacrer une famille entière. La deuxième partie est évidemment une fiction, mais je suis sûr que la discussion entre maquisards a dû être assez proche.

En relisant, je me reproche d'avoir fait fuir les résistants à pied : il aurait été plus logique de prévoir une voiture. Une étourderie de ma part.

@ Gropl : les onomatopées dans les fictions ne sont pas appréciées par tous, je sais. Là, j'ai tenté le coup. Mais on pourrait effacer le ratata sans altérer le récit.

Manuel

Messages : 311
Date d'inscription : 23/04/2009
Localisation : Paris

Voir le profil de l'utilisateur http://manuelruiz.canalblog.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par stalker le Lun 5 Juil - 19:28

Cette onomatopée là n'est pas mal du tout (sans avoir lu le texte, j'ai cru que c'était une trompette).
Mais je crois qu'il existe des codes concernant les onomatopées, non ? Ce n'est peut-être valable que pour la BD, et encore la BD d'une certaine période. Les onomatopées tendent à disparaître, ou à se transformer (en sortant des codes usés) et devenir inattendues, plus crues, voire littéraires (je ne sais pas trop ce que j'entends par là, mais disons que des sons bizarres se glissent parfois dans des textes, comme des éléments formels contribuant au style d'un auteur et n'étant pas seulement là pour faire un bruit).

stalker
Admin

Messages : 3379
Date d'inscription : 03/06/2008
Localisation : un hameau paumé

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par Searclaw le Mar 6 Juil - 22:22

Ce qui m'a toujours surpris dans cette histoire, c'est qu'il n'y ait pas eu de survivants. Le Sten c'est pas ce qui se faisait de plus précis, et c'était "que" du neuf millimètre. Après, c'est sur que les bagnoles à l'époque, ça devait pas être bien épais. Si quelqu'un a un lien vers une restitution de la scène, avec la position des tireurs, etc... ça m'intéresserait.

Perso, j'ai toujours pensé qu'ils avaient dû terminer le travail.

Searclaw

Messages : 312
Date d'inscription : 04/08/2009
Localisation : Terre

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par Manuel le Mar 6 Juil - 23:32

Je ne sais pas s'il y a eu une reconstitution, mais selon les témoignages, tous les occupants furent tués sur le coup, sauf Violette Morris qui est sortie avec un revolver avant d'être définitivement abattue. Rien de surprenant là-dedans : 6 mitraillettes à bout portant, c'est suffisant pour massacrer une voiture.

Pour ma part, j'ai voulu faire une fiction et je trouve la deuxième partie plus intéressante que l'attentat lui-même.

Manuel

Messages : 311
Date d'inscription : 23/04/2009
Localisation : Paris

Voir le profil de l'utilisateur http://manuelruiz.canalblog.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par Searclaw le Mer 7 Juil - 13:47

C'est même l'intérêt du texte, cette deuxième partie. La France-omelette.

Searclaw

Messages : 312
Date d'inscription : 04/08/2009
Localisation : Terre

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: On ne fait pas d'omelette...

Message par Contenu sponsorisé Aujourd'hui à 6:57


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum