se liberer de cody

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se liberer de cody

Message par fredgev le Mer 26 Mai - 0:11

cyril evoquait une vieille underwood dans les nouvelles de gropl (ces excellentes nouvelles), ça m'a fait penser à celle-ci tirée d'un vieux carton. Du fred sous lsd et sous le soleil de la drôme, une terrasse.


1-
Le matin cognait contre le mur, juste à la tête du lit. Dans un claquement régulier. Un TACTAC-TAC à trois temps. Aussi répétitif que les rafales de lumière qui faisaient mouche à chaque fois sur le visage de Cody. Sur ses paupières closes. Au milieu de son front. Il eut beau se retourner dans son demi-sommeil, les impacts ne s’en firent que plus aigus au creux de sa nuque. La chaleur atteignait déjà la limite du supportable. Il secoua la tête et poussa un grognement, puis rejeta le drap d’un geste brusque. Il était temps de toute façon. Le bruit, il lui avait semblé l’identifier dans son tout dernier rêve.
Ce TACTAC-TAC, TACTAC-TAC, comme un convoi de chemin de fer sur le ballast. C’est pour ça qu’il s’était réveillé. Même au fond de ses rêves, Cody ne croyait plus aux wagons couchette depuis longtemps. Pas pour lui. Quand à la ligne de chemin de fer, elle était à l’abandon depuis très longtemps. Les herbes hautes ne se contentaient plus de bouffer tout l’espace entre les rails, mais elles gagnaient également tout le paysage autour. Il se leva sans amertume. Le sommeil ne réparait plus rien depuis longtemps.
Cody prit soin de préserver la semi-pénombre qui régnait dans l’appartement. Il n’appuya pas sur les interrupteurs, et fut dans la cuisine en trois enjambées. Inutile de vérifier par le regard des gestes répétés mille fois : il saisit le paquet de cigarettes qu’il laissait chaque soir en haut du frigo, et dans la continuité du mouvement, déclencha la cafetière électrique, qu’il avait préparée la veille. L’obscurité lui permettait de préserver ses illusions quelques instants. Pas question de reconnaître ce reflet dans la vitre de la cuisine. A contrecoeur. Un corps trop pâle, trop maigre, trop malade. Le sien.
Selon le degré d’encrassement de la machine, le café passait en cent trente à cent cinquante secondes. Cody mit à profit ce délai pour méditer. Enfant, son père l’avait emmené au zoo à Lauderdale. Il ne se souvenait absolument pas des cages aux lions, ni des animaux sauvages, ni des serpents ni des oiseaux exotiques, non. En revanche, à la sortie, il avait assisté à une scène marquante : sur le rebord d’une vaste fontaine circulaire, une femme pleurait, dans sa petite robe à fleur violette et sous ses lunettes à grosses montures. Elle poussait désespérément la voiture où pleurait son bébé, d’avant en arrière, en lui expliquant que son papa était parti pour toujours. Au bout de quelques dizaines de minutes, un homme maigre était apparu, la femme s’était élancée pour se jeter dans ses bras. Le papa du bébé était de retour. Dieu sait pour combien de temps. Dans l’esprit de Cody, pour toujours.
Lui n’avait pas eu cette chance. Il revint vers le frigo et prit un bol de glaçons dans le freezer. Il les croqua avidement. Il crevait de chaud. A cette heure, tout le monde était déjà en poste à la scierie. Tous sauf lui. Les volets étaient clos et on n’entendait que le roulis des vagues, de l’autre côté de la plage. Et de plus en plus distinctement, le claquement du matin contre le mur de sa chambre. Il se concentrait sur ce bruit. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. Comme si la machine à écrire cliquetait toute seule. Ouais. Il sourit. La vieille Underwood l’appelait déjà.

2-
Le caissier écrasa son cigare bon marché lorsque je fis mon entrée dans le snack. Je fis mine de n’avoir rien vu. Il baissa les yeux et je dus me racler bruyamment la gorge pour qu’il daigne les relever et prendre ma commande. C’était un gros métis ruisselant sous son tablier blanc et son chandail bleu rayé. Il avait beau agiter sa grosse paluche, toute la pièce empestait la fumée sale, la sueur et la graisse. J’essayai de sourire de façon rassurante.

— Jour. Je voudrais deux cafés s’il vous plaît.

On était aux limites de la ville. De l’autre côté de la chaussée, Hollowong était désert. Harlem Beach, comme disent les gars d’ici. On était dimanche, huit heures du matin en plein milieu de l’été. Dans la salle, il n’y avait pas un rat. Pas même un de ces ivrognes qui sirotent des bières tièdes en bouteille et qu’on n’aurait pas voulu servir ailleurs. C’était étrange. J’avais dû louper un ou deux épisodes durant mon congé « maladie ». Quatre mois d’hôpital dont deux en réanimation. A vrai dire, j’étais plus au courant de rien. Revenu du Delaware la veille au soir par le train, après m’être retapé pendant huit semaines dans la ferme de mes parents. Pas de radio, pas de téléphone, pas de journaux. J’avais pas mis les pieds en Floride depuis six mois.
Le caissier s’était rué sur le percolateur.

— C’est pour emporter ?
— Ouais. Vous me les mettrez dans des gobelets.

Les cafés, il y en avait un pour moi et un pour Conway, mon nouvel équipier. On avait sillonné par mal de rues avant de tomber sur ce Snack. Il attendait dans la voiture. J’avais fait sa connaissance en prenant mon service à sept heures moins le quart le matin même. Aussi naturellement qu’après un long week-end. J’avais mis mon costume habituel, un complet noir deux pièces. Une cravate de la même couleur et une chemise blanche. Je commençais à le regretter vu cette foutue chaleur. Occupant une bonne moitié de la jetée, la carcasse de la vieille scierie projetait des ombres couleur rouille jusque sur le front de mer lugubre. Le gros type avait fini de me préparer les cafés.

— Vous me mettrez aussi des serviettes. Des tas de serviettes s’il vous plaît.

Le mec a haussé les épaules. Il m’a tendu deux gobelets sans couvercle. Et il a désigné un coin du comptoir d’un mouvement de menton.

— Voilà. Pour les serviettes et le sucre, z’avez qu’à vous servir.
— Y’a pas grand monde, dites donc, pour la saison, j’ai dit pour alléger l’atmosphère.

Il m’a regardé comme si je venais de la lune et il a fait claquer sa langue.

— C’est deux cinquante.

J’ai payé et je suis parti sans insister. C’était quand même dingue. Il faisait beau, une chaleur à crever sans un nuage dans le ciel. D’accord, fallait pas être regardant pour barboter à Harlem. Les quelques immeubles qui encadraient la scierie auraient eu besoin d’un bon coup de peinture, à condition de changer les couleurs. Quant aux parcs de caravanes qui constituaient l’essentiel des habitations, ils n’évoquaient pas spécialement Miami Beach ou Monte Carlo. N’empêche, dans le temps, le dimanche, c’était bourré de monde par ici. La plage aurait dû être plus dense qu’une ruche, et on aurait dû entendre des cris d’enfants, voir des ballons voler, sans oublier tous les joggers. Le chassé croisé des quinquagénaires. Mais il n’y avait personne. Sur la plage, aucun parasol, aucun ballon, aucun cri. Juste des vagues qui se refoulaient mutuellement leurs vapeurs de mazout et leur silence déchirant. On aurait cru qu’ici, il y avait eu la guerre.
Je commençais à croire que le shérif Potts n’avait pas forcément voulu me ménager en m’envoyant ici ce matin.

— Comment va le héros ? avait-il demandé en guise d’accueil.
— Bon pour le service, chef.

Il avait souri d’une façon bienveillante, et m’avait dit que pour reprendre contact, j’avais qu’à sillonner Harlem. Avec un nouveau gars. A vrai dire, en revenant, j’avais croisé tout un tas de nouvelles têtes. Des gueules de hauts fonctionnaires. Des dizaines de fonctionnaires. Propres sur eux.

— Vous êtes affecté à l’I.N. Nouvelles directives, garçon, m’avait dit le chef.

J’ai grimacé mais il n’a pas fait mine de le remarquer. Il a poursuivi le topo :

— Vous ferez équipe avec Conway. Il vous attend en bas.

Puis il baissa le ton.

— C’est un ami personnel du gouverneur, annonça le shérif à voix basse, jetant des coups d’oeil à la dérobée. Faites gaffe.

Conway m’attendait effectivement en bas. Devant la Thunderbird grise. C’était la mienne il y a six mois, jusqu’à l’équipée sauvage en plein braquage de station essence. Bilan : trois mecs au tapis. Les deux braqueurs et aussi Mike, mon équipier d’alors. Il s’était fait descendre par le deuxième gars, un type de 17 ans, qui avait déjà pris deux pruneaux dans le buffet mais qui ne voulait pas partir tout seul. Moi j’avais eu plus de chance. Trois balles dans la poitrine. Pneumothorax massif, sans compter qu’à un quart de millimètre près, c’est le coeur qui aurait pris. Si les deux gars n’avaient pas eu la bonne idée de se faire la Texaco la plus proche de l’hôpital, je ne serais pas là pour en causer.

3-
Cody regardait la machine à écrire. Un type étrange la lui avait apportée sans un mot il y a quelques semaines. Elle avait immédiatement fascinée Cody. Il l’avait réparée sans trop de difficulté. Le télescopage entre les casses R et W restait rebelle, mais il avait facilement résolu le défaut de retour du chariot avec un peu de graisse et un nouveau ressort. Le café était passé. Cody se leva et saisit une grande tasse dans le noir. Le café était fort, juste comme il l’appréciait, sans sucre et sans lait. Et très chaud. Il but deux petites gorgées puis alluma sa cigarette en toussant légèrement. Il n’avait pas eu trop de mal à se procurer un ruban d’encre et un grand rouleau de papier, identique à celui de Jack Kerouac sur une photo célèbre. La machine l’attirait comme un aimant. Il avait fermé ses volets et passait ses journées seul avec elle. Il avait lu quelque part que l’écriture provenait de la douleur. Ca tombait bien, il en connaissait un putain de rayon en la matière, et ne demandait qu’à guérir de ce malaise permanent. Pourtant, il avait rapidement dû déchanter. C’était pas croyable comme c’était difficile.
Il prit une douche rapide, toujours dans l’obscurité, mais ne put éviter le contact désagréable de sa peau, ni celui de ses doigts le long de ses côtes. Il enfila des vêtements amples. Sombres. Ainsi, sa maigreur disparaissait presque. Puis il ouvrit le petit secrétaire en métal peint d’une couleur bois clair. Sous le volet, il contempla la machine durant de longues secondes. Il prit place sur le tabouret et fit jouer les touches. TAC. TAC-TAC. TAC. Ca sonnait juste. S’accordant relativement bien avec les mots qu’il avait en tête. Bitume impeccable. Réservoir plein et trajectoire rectiligne. Il pouvait voir tout ça. TACTAC. TAC-TAC. Identique à ce claquement obsédant de l’autre côté du mur. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. Qui augmentait, augmentait sur ce rythme régulier. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. Ce putain de claquement qui semblait lui dire QU’EST-CE T’ATTENDS ? QU’EST-CE T’ATTENDS ? de plus en plus distinctement et qui prenait toute la place.

4-
Je sortis du Snack sous une chape de chaleur insupportable. Conway me souriait cordialement depuis la place du conducteur. Drôle de type. La cinquantaine bien sonnée et une allure de professeur de Collège à la retraite, avec sa veste légère de coton, son pantalon à pinces blanc sa chemise de lin fermée par un lacet texan. Et avec cette mallette de fer galvanisé qu’il avait posée sur le sol pour me tendre la main. Aucune remarque sur mon « uniforme », qui faisait pourtant marrer tout le monde dans le temps. Une légende –pas forcément erronée- suggérait que je n’avais pas su digérer mon échec aux examens d’entrée du FBI. Bref, Conway aurait dû me faire relativement bonne impression mais ce n’était absolument pas le cas. Impossible de dire pourquoi. Peut être son amitié avec le gouverneur, peut-être aussi parce que je voyais encore Mike accoudé à cette même voiture, je ne sais pas. Le plus probable, c’est sans doute que je n’encaissais pas l’intensité de son regard déformé par ses gros verres à monture d’écaille.
Lorsque j’ai débloqué la portière, il a immédiatement fait tourner le moteur.

— On part sur un flag’, annonça-t-il sur un ton enjoué. Pas mal pour un retour, non ?
— Qu’est-ce qu’on a ?
— Le central a reçu un appel. Un dingue qui se ballade avec un flingue dans un des parcs.

J’ai avalé ma salive. Conway, sans se départir de son sourire, franchit allègrement la barre des quatre vingt kilomètres heure tandis que nous dépassions la gigantesque scierie. Je tenais fermement les cafés contre mon veston fermé. Conway ralentit aux abords du premier parc au nord. La barrière était relevée. Personne. Il entra sur le chemin de gravillon en roulant au pas.

— C’est dans celui-là ?
— Oui, d’après notre charmant samaritain.

Nous quadrillâmes. Non. Nous avons quadrillé les allées. Pas âme qui vive. Encore moins tapie dans l’ombre avec un gros calibre. Finalement, Conway gara la voiture entre deux caravanes à l’évidence abandonnées. J’avais une vieille frousse qui me remontait de l’estomac.

— C’est dingue ! Il n’y a personne. Pas un chien. Rien.


5-
Cody se prit la tête entre les mains. Pas moyen. Pas moyen de pondre quoi que ce soit de valable avec ce putain de bruit qui n’en finissait pas de lui vriller les tympans.
TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. Ca ressemblait diablement au bruit d’une balle qu’on fait rebondir contre un mur. Comme Steve Mc Queen dans la grande évasion. Sauf que là, comme par hasard, c’était son mur qu’on avait choisi parmi les centaines de murs minces que comptait le parc à caravanes. En fait, c’était sûrement ce putain de gamin, le petit dernier des voisins. Un sale gosse mal élevé qui ne répondait pas quand on lui adressait la parole. Les parents c’était encore pire. Cody se boucha les oreilles, essaya de se concentrer. Les mots qu’il avait tapé péniblement, à deux doigts, ne s’enchaînaient pas comme il faut. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC.
Nom de dieu. Parle de ce que tu connais. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. La vieille Underwood restait désespérément silencieuse. Bloqué. Page blanche. Il secoua la tête et se frotta les yeux. Dans son esprit, les images étaient claires, nettes et précises. Ne manquaient que les mots à coller dessus.
Le réservoir était en bout de course. Dans l’autoradio, on entendait un air de free jazz qu’il connaissait bien. La route était impeccable, le bitume lavé par six jours de pluie ininterrompus. Il revenait de chez Martha.. Tout était clair dans son esprit mais le gamin faisait claquer sa balle avec une telle obstination qu’il ne voyait plus que lui dans tout le paysage. Ce putain de gosse dans ce parc à caravanes minable. Il effaçait tout le reste. Il lui aurait bien tordu le cou.

6-
Conway me regarda d’un étrange sourire, avant de s’éclaircir la gorge. Il ouvrit les bras dans un geste emphatique.

« Cité fantôme
Sous la purée de poix d’une aurore d’hiver
La foule s’écoulait sur le pont de Londres...tant de gens...
Jamais cru que la mort eût défait tant de gens. »


— T.S Eliot, souligna-t-il en refermant les bras. A l’évidence, nous sommes en avance.
— Enchanté, dis-je d’un ton glacial. Je sors. Couvrez-moi.

Je débloquai ma portière en sortant mon arme. Conway m’arrêta d’un geste.

— Restez ici, mon ami. Inutile de s’exposer dangereusement.
— Qu’est-ce qui vous prend ? m’emportai-je. On ne va pas rester là les bras croisés.
— Non. Buvons plutôt ce café que vous avez eu la gentillesse de chercher.

Je m’énervai.

— Il y a un type qui se balade pour faire un carton, vous avez oublié ? Faites salon si vous voulez, mais moi je sors.

Il reposa son café à regret sur le tableau de bord et soupira bruyamment.
— S’il n’y a que ça pour vous calmer, je vais faire un tour. Restez ici et ne bougez pas.

Il sortit d’un pas lourd sur le gravier, la mallette dans une main, son automatique dans l’autre. En traînant des pieds, il disparut au coin d’une caravane bleue pâle. Je respirais de plus en plus vite. La chaleur était étouffante. Je sortis de la voiture à mon tour. Fis deux pas dans la direction où Conway était parti. Je dressai l’oreille en m’efforçant d’oublier ce type. Soudain, j’entendis un bruit. Comme un claquement. A trois temps. TACTAC-TAC.

7-
Cody avait renoncé. Le bruit résonnait de plus en plus fort, de plus en plus longtemps. Il relut les derniers paragraphes et chiffonna le tout. Pas convaincant. Tout ça à cause de ce putain de gosse. Il referma le petit secrétaire mais ne verrouilla pas le volet. Il ouvrit un tiroir situé à la base du meuble. A l’intérieur, un vieux dictaphone Grundig, et un revolver Smith&Wesson calibre 38.
Cody rembobina le dictaphone. Un message défila, une voix rauque baragouinait quelques mots incompréhensibles. Cody le réécouta trois fois de suite. Il le reposa, puis saisit l’arme. Elle était parfaitement huilée. Cody fit à demi jouer le mécanisme de la détente, produisant un cliquetis satisfaisant. Il sourit. Dans le barillet, il n’y avait qu’une seule balle. Cody regarda en face l’oeil noir du canon, puis tendit le revolver droit devant lui. Il mima le son de la détonation du bout des lèvres, et satisfait, rangea l’arme dans sa ceinture. Il remisa le dictaphone dans le tiroir, qu’il verrouilla. Il allait en faire de même pour le volet du secrétaire, mais se ravisa au dernier moment.
Il arracha les dernières lignes qu’il venait de taper et amorça le rouleau un peu plus loin.

8-
Je m’écartai de la voiture un pas encore. Le bruit venait de vingt cinq mètres plus loin. Je tombai face à face avec Conway. Il était en nage, et ses joues étaient cramoisies. Il n’avait pas l’air heureux de me trouver là. Il s’épongea le front du bras qui tenait son automatique. Il haletait.

— Qu’est-ce que vous fichez là ? souffla-t-il, je croyais vous avoir ordonné de rester en standby.
— Un bruit, là-bas, à vingt mètres, dis-je en ne relevant pas sa remarque. Couvrez moi.

Sans lui laisser le temps de réfléchir, je longeai les caravanes en me baissant à chaque fenêtre. Conway me suivait à deux pas. Entre chacune des roulottes, je tournais la tête d’abord à droite, puis à gauche, avant de tendre le flingue devant moi. Rien ni personne. Une barrière métallique séparait le parc et la plage, déserte elle aussi. Le bruit provenait d’un mobile-home situé à une rangée de cette barrière. Je me figeai, Conway sur les talons. Je lui fis signe de m’attendre.
Un volet claquait contre la façade. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. A ses pieds, un gamin. Un petit garçon noir d’une dizaine d’années, étendu sur le sol. Une mèche de ses cheveux tressés se balançait avec la brise. Il ne respirait plus. Je m’approchai et posai le bout des doigts le long de son cou, au milieu duquel un sillon rouge était fraîchement tracé. Strangulation. Il était mort.

9-
C’était mieux. Beaucoup mieux.
Les rues de Harlem étaient désertes. Juste un ivrogne couché près de l’entrée de la scierie. Avec son chien. Le bruit montait TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. Encore et encore. Mes semelles collaient aux gravillons à cause des six derniers jours de pluie. La baraque de Martha était toujours aussi moche. Elle aurait mérité un bon coup de peinture mais alors il aurait fallu ce jaune pisseux. Une bagnole grise était garée à trois rangées de là. C’était la seule dans tout le décor et il y avait deux types à l’intérieur. Ils buvaient du café en silence. Je les ai contournés et je crois qu’il ne m’ont pas vu. Je suis entré chez Martha comme après une journée de boulot. Je n’ai pas desserré les dents. J’ai accroché ma veste et mon chapeau sur le porte manteaux et je me suis engagé dans le séjour. Elle, elle restait debout dans l’encadrement de la porte. Toujours silencieuse.

— Tu m’offres pas un verre ?

Elle haussa les épaules.

— Je croyais que t’avais arrêté de boire. Oh, et puis merde, pour ce que j’en ai à foutre...


Cody relut les lignes qu’il venait de taper laborieusement. Ca clochait quelque part. Manque de conflit, se dit-il. Ca manque de conflit. Il recommença.

En regardant sa porte, je me suis demandé pourquoi elle avait effacé mon nom avec rage à côté du sien. J’ai frappé trois fois. J’ai cru qu’elle n’allait pas m’ouvrir et j’ai commencé à faire demi-tour. Juste avant que je m’en retourne dans l’allée, elle m’a appelé j’ai entendu la serrure cliqueter. J’ai couru jusqu’à la porte, avant qu’elle change d’avis.

— Qu’est-ce tu veux ? elle m’a lancé.
— Attends.. Attends que je reprenne mon souffle.


10-
La porte du mobile home était entrouverte. Je me plaquai contre le mur à droite de l’entrée, J’eus le temps de distinguer une étiquette. Martha. Il y avait un autre nom mais on l’avait méticuleusement rayé avec une lame. Conway restait à couvert à la perpendiculaire sur la caravane d’en face. Il me fit signe que la voie était libre. Je pivotai et fus à l’intérieur en position de tir.
Je me trouvais dans un coin cuisine minuscule. Il y avait de la vaisselle sale dans l’évier. Deux tasses. Sur une petite table en formica, posée sous la fenêtre, une bouteille de gin à moitié vide. Pas de verre. Sur la cloison de séparation, une blouse d’infirmière était accrochée. J’entendis des pleurnichements de l’autre côté. Je franchis la cloison et fus dans le séjour. L’intérieur était sobre. Un divan de lin blanc, une table basse en verre fumé, et un fauteuil en velours de mauvaise qualité sur lequel une jeune femme d’une trentaine d’année, encore en chemise de nuit, pleurait. Elle était belle, noire avec de longs cheveux sombres.


11-

C’était ici que ça bloquait. Pas moyen de préciser ce qui clochait avec Martha. Il multiplia les tentatives, encore, encore et encore, en vain. Globalement, elle le laissait entrer, muette, l’oeil coléreux. Alors il sortait le calibre .38.
— Il n’y a qu’une seule balle, poupée..

Ridicule. Absolument ridicule. Elle haussait vaguement les épaules, et lui poursuivait d’un ton qu’il aurait voulu viril :

— On a une partie à finir, je te rappelle.


12-
Je baissai mon arme, quand j’entendis la voix de Conway derrière moi.

— Tirez, qu’est-ce que vous attendez ?

Et j’entendis jouer le mécanisme de son pistolet automatique à seulement vingt centimètres de ma tempe. La femme s’était arrêtée de pleurer. Elle essuyait ses yeux avec un petit mouchoir rouge. Elle nous regarda l’un et l’autre, n’osant ouvrir la bouche. Conway me gardait en joue.

— Alors mon garçon, vous n’allez pas rester planté là. Descendez la.
— Vous êtes malade.

Je fis un pas dans la pièce vers la femme. Elle décroisa les jambes et elle eut un mouvement de recul sur le dossier de son siège. J’essayais d’être doux malgré la situation.

— Le garçon, dehors, c’est votre fils ?

Au lieu de répondre, elle eut un vague mouvement de cheveux. Un rayon de soleil percuta le milieu de la pièce, ricochant sur la table il éclaira ses yeux d’un reflet humide. Je m’épongeai le front. Conway s’était avancé. Il avait posé la mallette à ses pieds. Il éleva la voix.

— Elle l’a étranglé, ce gamin. Regardez.

Il tenait un lacet dans sa main gauche.

— Je l’ai trouvé dans la cuisine...
— Menteur ! Sale blanc ! Assassins !

La femme se leva d’un bond et se jeta sur le sol. Conway l’ajusta d’un geste précis.

13-
Cody arracha les derniers centimètres du rouleau de papier. Il ne comprenait plus. Le trou noir à partir de ce moment : Martha n’a pas de mouvement de recul quand il lui montre son revolver. Docile, elle s’assied sur un fauteuil et lui propose un verre. Le revolver est posé sur la table, entre eux deux. On n’entend que le ressac de l’océan. Lui, il sue à grosses gouttes, il regrette d’être venu. Malade. Toujours aussi malade. Lui et Martha se regardent en chiens de faïence. Et puis il y a un bruit de l’autre côté de la cloison. Un bruit de pas. Un homme entre. Il ne dit rien. Pas la peine d’être devin pour comprendre que c’est un flic.

14-
La balle de 7,65 se logea au milieu du front de la femme. Elle s’effondra sur la table basse. Dans sa chute, elle percuta un coin du plateau. Conway relâcha son attention une fraction de seconde de trop. Je braquai mon revolver sur lui.

— Espèce de salopard !

Je me sentais prêt à lui exploser le crâne. J’aurais donné n’importe quoi pour voir une nappe de sang frais dégouliner sur ces verres de lunettes atroces et sur ce sourire. Il eut l’air surpris.

— Jetez votre arme et posez les mains sur la tête, lui ordonnai-je.

Il obéit sans se départir de son sourire horripilant. Sa mallette était posée à ses pieds. Il se baissa vers elle, ployant les genoux en gardant les mains collées sur son crâne dégarni.

— Pas un geste, Conway. Ne touchez pas à cette mallette. Il sourit.
— Ne faites pas l’idiot. Chaque seconde où vous me mettez en joue vous plonge inexorablement dans une merde pas possible, vous savez ?
— J’ai dit pas un geste. Dernier avertissement.

J’armai mon revolver. Conway s’était arrêté mais il me regardait avec son putain d’air conciliant.

— Soyez raisonnable, petit, insista-t-il.
— Il a raison, Garçon.

Le shérif venait de faire irruption dans la pièce, dans sa tenue de combat. Veste de cuir fin, paire de jeans. Son calibre 45 dans ma direction comme à regret.

— Baissez votre arme, Garçon.

Je les regardais tous deux. Une espèce de nausée me montait à la bouche. Comme si j’avais dix millions de repas à vomir. Je reportai mon regard sur la femme. Martha. Défigurée jusque dans la mort. Le silence se fit pesant. Puis j’entendis claquer le volet. Distinctement, TACTAC-TAC. TACTAC-TAC. Implacable. Comme un dernier vestige sur ce terrain mort, qui montait de plus en plus haut et prenait bientôt toute la place.


15-
Nous roulions vite. La mustang de Potts filait sur le bitume dans une trajectoire rectiligne. Sans à-coups. Nous avions laissé la Thunder là bas. Potts conduisait, Conway s’était installé à la place du mort, et son sourire avait repris le dessus. Séparé d’eux par le grillage, j’étais figé sur la banquette arrière, ruisselant dans mon costume ridicule. Conway nettoyait consciencieusement ses lunettes d’un autre temps. Potts fixait la route. Nous partions loin. En fait, j’avais l’impression de retourner dans un autre monde. Merdique.
Dans le séjour du Mobile home, j’avais fini par baisser mon arme, et Conway avait tranquillement ouvert la mallette en composant le code à trois chiffres de la serrure.
Il en avait sorti une paire de gants blancs, qu’il enfila pour extraire également un revolver de petit calibre. Il le soupesa, le nettoya, puis visa en direction de mes jambes.

— Allons, Conway, avait tempéré le shérif, il en a pas déjà assez bavé ?

Conway avait haussé les épaules.

— C’est vous le patron, dit-il avant de ricaner. Les choses auraient été plus conformes, mais bon...

Il tira une balle au dessus de ma tête, qui vint claquer dans la cloison. Puis il marcha vers la morte, toujours ganté de blanc. Il appliqua la crosse dans la paume de Martha et serra sa main autour. Il marqua un temps d’arrêt, puis, satisfait, revint à la mallette. Il rangea soigneusement le revolver dans un sachet de plastique à glissière, puis referma la serrure. Je secouais la tête.

— Bande de salauds...

Potts baissait les yeux au sol, honteux. Il me posa la main sur l’épaule et je me détournai.

— L’I.N est un service à part, murmura-t-il. Je n’ai pas...

Il s’interrompit brusquement, Conway nous regardait, presque scientifiquement. Puis il retira de la poche intérieure de sa veste un dictaphone. Il résuma brièvement l’opération, à laquelle il attribua un numéro. Légitime défense, dit-il. Affaire classée. Il rembobina la cassette et réécouta les instructions. Il sourit. Puis il nous pria de sortir, non sans me convaincre du bout de son arme. Nous sortîmes dans le matin brûlant, dans le parc désert. Potts me tenait par l’épaule. Il s’était garé contre la barrière qui séparait la bâtisse de la plage. Je regardai les rouleaux de l’océan, les nappes d’huile les détritus, puis fermai les yeux.
Conwa y ordonna de lancer un appel radio pour demande de renforts. Sûrement d’autres cadavres. Puis il se retourna sur son siège et me fixa intensément.

— Bienvenue à l’IN, jeune homme. Vous serez un bon flic. Un bon flic est un flic vivant, ne l’oubliez pas.

Avant d’ajouter, alors que je serrai les mâchoires.

— Il faudrait juste apprendre à être plus...patriote, voilà tout.

Il marqua une pause et me désigna sa mallette.

— Quand nous serons rentrés, vous taperez le rapport de l’opération. Que je relirai, évidemment.

16-
Le ciel était d’un mauve poussiéreux et la chaleur retombait. C’était le soir et la boucle de Cody semblait bouclée. Il entra dans sa caravane. Rien n’avait bougé. Il vérifia ses volets avant de s’enfermer à double tour. Il était épuisé. Manque de sommeil. Tout ceci le vidait de ses forces. Il se contenta d’un potage instantané et fit soigneusement la vaisselle. Il prépara le café pour le lendemain, posa soigneusement le paquet de cigarettes au dessus du frigo, puis il se déshabilla lentement, se forçant à regarder dans le miroir. Sale blanc, soupira-t-il. Espèce de sale blanc.
Il se demanda s’il ne ferait pas mieux de finir un chapitre de son manuscrit avant d’aller dormir. Mais il décida que la fatigue nuirait à la qualité du travail. Demain serait un autre jour. Il jeta un dernier coup d’oeil à la vieille Underwood, sourit, puis rangea le revolver dans le tiroir, après avoir remis une balle dans le barillet. Toujours à la même place. Puis il s’étendit entre les draps. Les idées s’emboîtaient à la perfection dans sa tête. Tout devenait logique. Il serait bientôt prêt. Parfois, au milieu de la nuit, il se réveillait en sursaut comme s’il avait oublié quelque chose d’important, ou comme si la réalité s’imposait brusquement à lui, alors il se levait, faisait le tour de la pièce, et regardait fixement le mur de sa chambre, comme si le bruit allait revenir. Ce qui n’arrivait pas. Alors Cody se recouchait, les yeux rivés au plafond, et il attendait. Et puis parfois, parfois, il trouvait le sommeil.

17-
Le shérif mit le contact. Nous partîmes. J’étais de retour dans la police. Six mois après. Les choses avaient changé, indubitablement. Et je ne savais même pas si c’était mon cas. Je me mis à imaginer les phrases que je pourrais taper dans le rapport, quel genre de mots me permettraient de faire face à mon reflet sans trop de dégoût. La plupart des gens y parviennent très bien. Tous les jours. Puis, alors que nous croisions les murs de la scierie, je me dis que dans ce genre de situation, d’autres écriraient la vérité. Avant d’en subir les conséquences non sans une certaine fierté. Une certaine idée de la justice.
D’autres, encore plus intègres se rentreraient le canon de leur pistolet dans la bouche, et attendraient le moment le plus propice pour se sentir libres, irrémédiablement. Mais je ne savais pas. Je ne savais pas si j’aurais ce courage. Je ne savais pas si j’étais de ceux-là. Pas la moindre idée. Je ne savais pas de quoi j’étais fait. En tout état de cause, j’étais de retour. Libre de choisir. Je fermais les yeux pendant que la voiture filait à toute allure sur la route impeccable. Il n’y avait aucune aspérité, la surface du bitume était lisse comme l’ardoise d’une table de billard. Pourtant, de plus en plus distinctement, à mesure que s’égrenaient les kilomètres, j’entendais un bruit net, comme des touches qu’on presse de plus en plus rapidement pour former des mots. Ces mots montaient vers moi dans un cliquetis d’enfer.

fredgev

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