bribes

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Re: bribes

Message par stalker le Mer 29 Oct - 17:54

Ton texte est plein d'images (de séquences en mouvement ou pas) et de couleurs (éclatantes ou fades). Est-ce un fragment tiré d'un texte plus long ? Qui fonctionnerait tout entier sur ce principe d'association et de rapport du cinéma au réel ? Je pense que l'idée est fertile.

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Re: bribes

Message par edmond Gropl le Jeu 30 Oct - 3:15

Ces Bribes sont de haute qualité. Zero a des visions étranges, étrangement cohérentes.

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Re: bribes

Message par fredgev le Sam 1 Nov - 13:13

edmond Gropl a écrit:Ces Bribes sont de haute qualité. Zero a des visions étranges, étrangement cohérentes.

oui, c'est la marque d'antoine, ça.

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Re: bribes

Message par zero le Lun 1 Déc - 21:26

Il avait vu apparaître deux grandes corbeilles au coin de sa rue, une bleue, une verte, pouvant contenir un corps entier. Deux poubelles, pensait-il, je n’ai rien à y jeter ce matin, je les remplirais bientôt de déchets encombrants. Et de livres, les vieux livres invendables, dans l’une les fictions, dans l’autre les essais ; et ceux qui passeront pourront se servir, alimenter des feux. Il fallait que les corbeilles débordent, il se disait qu’ainsi elles se seraient si lourdes, inamovibles, elles ne seraient des abris pour personne, ni inutiles.
Le soir même, cinq trajets de chez lui jusqu’au bout de la rue, des livres plein les bras. Il avait préféré s’animer de nuit, si des voisins le surprenaient, si les corbeilles étaient leur invention, et pour une toute autre fonction, pour décorer, plutôt pour surcharger encore leur décor. Il avançait lentement, incertain du chemin à prendre en cas de peur.

- Tu en trimballes des livres ce soir…
- Oui.
- Tu les jettes dans les corbeilles ?
- Oui.

Et je fuis aussi, ou je mens. Il n’en aurait pas le temps.

- Tu veux bien les reprendre.
- Mes livres ?
- Tes livres.
- Pourquoi ?
- Je veux bien t’expliquer, ce ne sont pas des poubelles. Ce sont des corbeilles pour nos têtes. C’est simple, c’est pour faire des échanges. Dans la bleue tu mets ta vieille tête, celle qui t’oblige à fabuler depuis longtemps, à compromettre le peu que tu souhaites. Celle qui repose sur un amas de croûtes. Dans la verte tu prends une nouvelle tête, au hasard, tu sauras ce que ça fait de geindre avec une autre bouche. Mais pour l’instant c’est mon tour, je suis sorti pour changer.
- Bien sûr. Tu divagues encore.
- Peut-être. Tu peux aussi te dire que ce sont nos corps qu’on jette. Ou qu’on pourrait y dormir, dans ces corbeilles. Tu t’installes dedans et pendant la nuit les autres la déplacent. Tu te réveilles dans une ville inconnue, tu n’as plus le droit de revenir, tu ne peux plus. Qu’est-ce que tu feras alors ?
- Je reviendrai quand même.
- Mais il n’y aura plus rien de toi ici. Tes traces seront dans l’autre ville aussi.

Il avançait doucement, continuant à se débarrasser de ses livres. Il faut aller plus vite, pensait-il, et jeter plus, les livres ne suffisent pas. Il y avait assez de place pour se délester d’autres affaires, des vêtements, des cadres, de la vaisselle. Il en aurait pour la nuit, quand les corbeilles seraient pleines il pourrait toujours déposer le reste à côté. Les meubles pas trop lourds. Et ceux qui passeront pourront se servir et alimenter des feux.

- Tu ne comprends rien.
- Quoi ?
- Tes traces ce n’est pas seulement tout cela. Débarrasse-toi des meubles et du reste, ça ne changera pas. Tu t’endormiras dans la corbeille, tu te réveilleras ailleurs, quand tu reviendras il y aura un grand feu. Pas avec tes livres, tes meubles.
- Avec moi ?
- Non.

Dans cette rue il ne voulait rien inspirer de plus, il allait rentrer, s’enfermer. Il avait laissé quelques livres sur le trottoir, que ceux qui passeront les ramassent et les lisent, y trouvent peut-être des incantations nouvelles, des directions ou des baumes. Sinon les éboueurs s’en chargeront des reliures, des têtes aussi. Il marchait dans son salon, après épuration, il avait maintenant de la place, assez de place pour ne plus avoir à regarder. Et le tapis, j’aurais dû le sortir aussi le vieux tapis des ancêtres, eux auraient peut-être aimé se réveiller dans une ville lointaine. Un autre pays pour leurs ossements. Il commençait à l’enrouler, il pourrait se faufiler dehors, il restait encore quelques réserves de nuit. Et dormir, demain il n’y aura plus de corbeilles.

- Tu n’y crois pas.
- Qu’elles se seront évanouies ?
- Tu n’y crois pas que tu passeras la nuit ici.

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Re: bribes

Message par stalker le Mar 2 Déc - 0:59

Ma remarque te paraîtra sans doute récurrente, mais je vois encore la matière d'un très court film dans ce texte.

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Re: bribes

Message par zero le Mar 2 Déc - 9:55

Je vais finir par t'engager comme réalisateur pour tourner tous ces films en puissance.
Pour celui-là ça m'intéresserait de voir ce que ça pourrait donner.

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Re: bribes

Message par zero le Ven 22 Mai - 13:54

C’était encore loin je les guidais, trois personnages ou plus passant sous les arcades. Nous prendrons la prochaine ruelle à droite, dis-je, repérez-vous à l’aide du sol, où le goudron devient pavés, et contenez vos glissades. C’était mal éclairé, il y avait ces quelques réverbères censés s’allumer à notre passage, tous défectueux. Nous avancions prudemment, ils étaient un peu plus nombreux à nous suivre, nous rejoignaient ceux qui attendaient dans les angles, sous des porches, et d’autres sortant seulement de leur immeuble. C’est encore loin, dis-je, de l’autre côté du fleuve et le pont c’est cette forme là-bas, qui semble n’être pas rattachée à la route.

Nous étions dix peut-être, ce qu’il fallait de bruit pour paraître spontanés. Ce qu’il fallait d’indiscipline, mais au fond leur docilité prévalait, dix personnages ou plus sachant pourtant leur devenir. D’autres leur avaient parlé (pas du trajet et des lieux brouillés) de ce qu’ils devraient perdre pour perdurer, quelle écorce. Les anciens prévenaient toujours, sans chercher à inquiéter, ils racontaient comment ils se tenaient à présent, dans des textes sans cesse plus brefs, comme celui-ci, et de moins en moins pollués par la fiction. Comment rester singulier, quelles contorsions pour exister dans la narration. Ceux qui me suivaient avaient dû les écouter à peine, n’avaient ruminé que mes menaces, ou vous me suivez ou. Nous marchions toujours sur des pavés, nous étions lents, à attendre des façades qu’elles déversent sur nous quelques pensées, des paysages qu’elles recèleraient.

On avance, dis-je, mais les mêmes traînent et semblent découvrir leur propre ville, les mêmes croient qu’autre chose s’y niche, cette nuit, c’est encore la même nuit, exhibant les mêmes ombres, ce sont vos murs. Ils me suivaient et montaient avec moi le grand escalier menant sur la place, tous les cafés fermés, la place que certains n’avaient peut-être jamais vue si vaste, sans les parasols collés aux parasols, sans les tables obstacles. Sans le monde aux terrasses, tous ceux devenus du mobilier urbain, à contourner, à enjamber. Vous pouvez vous émerveiller, dis-je, mais avancez encore, nous nous rapprochons du pont. Les personnages obéissaient, certains se contentaient de parler du quartier, je les entendais raconter dans quelle histoire ils l’avaient déjà arpenté, quelle excuse j’avais trouvé pour les y injecter. Ceux qui murmuraient : ce sont toujours les mêmes lieux, de toute façon, il les arrange un peu, il fait croire qu’il invente, il intercale à peine un bâtiment, il ne saurait nous disséminer ailleurs, même dans quelques heures. J’entends, dis-je, j’entends mais je tolère. Ils pouvaient s’acharner, je n’avais rien promis, aucun nouvel espace où s’agiter, aucune zone à défricher. Ils étaient dix personnages ou plus à me suivre, trahissant leur estime, se disant : un autre texte encore, pour moi rien que pour moi, une logorrhée qu’il me destine, des gestes j’en ai tant qui attendent.

Nous longions maintenant le fleuve – le pont à quelques dizaines de mètres. Aucun ne se tenait à la rambarde ni ne s’amusait à se pencher, personne ne les aurait poussés ni sauvés. Ils étaient calmes. Est-ce la vue du pont, dis-je, qui vous apaise ainsi, une autre l’image, l’eau ? Beaucoup regardaient le fleuve, se montraient des formes à la surface, des déchets difficiles à nommer. Peut-être étaient-ils fatigués de la dérive, se servaient-ils du fleuve pour omettre l’usure. Ils se contentaient de la distraction. Ce qui flottait, ce jeu de le reconnaître de si haut, avec ce que les gens jettent qui est si divers, inconcevable.

Nous y sommes presque, dis-je, gardez vos forces pour le pont, pour plus loin surtout, là-bas je ne veux ni plaintes ni refus. Ils savaient qu’ils pouvaient encore fuir, un seul osa, un personnage que j’avais employé une fois, dans une fiction pénitentiaire, qui n’était qu’un gardien quelconque, doutant un peu. Je le regardais courir, il pouvait regagner l’autre extrémité de la ville et s’y terrer. Les autres n’avaient rien dit, concentrés sur le pont, maintenant le franchir. Nous regardions les interstices entre les planches, chacun se rassurant de la même manière. Les anciens avaient traversé ici eux aussi, n’avaient pas empêché le bois de craquer, les anciens n’étaient pas venus enfler le fleuve. C’est dans la cour de l’immeuble là-bas, dis-je, je sais que rien ne le distingue. Sûrement n’avaient-ils rien imaginé, dix personnages ou plus connaissant mon goût pour les structures sobres, ma haine du pittoresque. Que tout puisse se tenir dans une autre ville, un autre pays aussi – le monde sans particularités. Et mieux encore, quand je pouvais me contenter de les faire tenir dans des pièces vides, tous les gestes contenus, et qu’ils ne trouvent au-dehors que des raisons de se cloîtrer. Nous contournions de grands pots en ciment (des arbrisseaux plantés dedans, verdure jetée là au hasard, nous semblait-il).

Bientôt nous fûmes sous le porche. Nous y sommes, dis-je, vous pouvez parler un peu plus fort, pour vous évider, vous pouvez me faire croire qu’il est plus doux d’être ici que de se démener dans mes histoires, que d’être toujours des sortes d’infirmes ou filtres. Ils se taisaient tous. Vous pouvez parler, dis-je, vous savez que vous ne serez bientôt que des prétextes. Ils se taisaient toujours, ils formaient plus ou moins un cercle. Je voyais enfin le visage de chacun, c’étaient des pages et des pages, avec ratures et corrections, des textes oubliés aussi. Je me relisais, j’avais honte de certaines tournures, de certains dispositifs. De mon emphase alors, ou de ma crudité, selon les périodes. Je me souvenais imparfaitement du peu de dialogues et des faits mêmes, ne restaient souvent que les thèmes, de vagues assertions, une péripétie parfois. Les visages de mes personnages, toutes les pensées que je leur procurais, mais en fonction de l’âge que je leur donnais, de leur sexe, leur identité. Et des comportements soi-disant dictés par ces données ; j’étais faible au point de croire aux agissements-types. Mes idées alors déformées ou sectionnées, pour les accommoder aux personnages, pour demeurer cohérent. Mes pensées qu’ils bornaient tous, malgré eux et mes efforts. Maintenant il fallait être radical.

Nous y sommes, dis-je, nous aurions pu faire un feu mais je déteste ces symboles, donnez-moi vos papiers. Aucun n’avait hésité. J’allais de l’un à l’autre, calme. Au-dessus de nous : toutes lumières éteintes, toutes fenêtres fermées, de cet immeuble abandonné qui serait leur prochain abri. J’avais tout préparé pour qu’ils s’installent, tout meublé à l’identique, et épuré. Je continuais à recueillir leurs papiers, à redouter qu’un s’y refuse. Ils furent dociles. Je les jetterai demain, dis-je, ce n’est pas si pressé, je n’ai aucune idée de ce que vous ressentez, les anciens se tenaient aussi au silence, je sais seulement que votre peine s’effondrera comme le reste, plus vite même. Et peu importe, dis-je, ce que d’autres ont pu baver, sur les contorsions pour exister dans la narration, sur votre singularité conservée, ils mentaient, vous êtes maintenant des corps indifférenciés. Vos noms, dis-je, dans une heure, oubliés, vos âges, vos places dans telle fiction ancienne. J’essayais d’être le plus froid possible, cassant, niant qu’il y eut des brèches. Ils écoutaient patiemment.

J’en ai presque fini, dis-je, vos visages vont bientôt s’uniformiser, vous l’avez vu chez les anciens, vous savez que c’est indolore, et vous savez que vous serez interchangeables, les mêmes abstractions. Des corps piochés au hasard. Au sein de la même histoire, l’un de vous puis un autre, vous ne connaîtrez plus l’épuisement. Voilà, dis-je, je veux croire que vous contiendrez toutes mes pensées. J’aurais pu leur parler longtemps encore, de ce que j’espérais écrire sans ces cadres, de mes souhaits. Je voyais leur fatigue, dix personnages ou plus cherchant des matériaux pouvant les soutenir. C’est bon, dis-je, c’est votre immeuble là, vous pouvez monter et dormir. Ils avaient obéi. Je les avais suivis, comptant dormir ici cette nuit, le lendemain j’avais des phrases à reprendre.

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Re: bribes

Message par limbes le Ven 22 Mai - 16:16

Magnifique.

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Re: bribes

Message par stalker le Mer 17 Juin - 15:30

Très beau texte. Moins imagé que d'autres que j'ai pu lire de toi, tu vois, je n'en ferais pas un court métrage. C'est très fort ce rapport de chair aux personnages, et cette errance dans une ville. As-tu pensé à des personnages que tu as créés auparavant dans des textes en écrivant celui-ci ?

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