La quoi? Euh la liberté (mon cul)

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La quoi? Euh la liberté (mon cul)

Message par limbes le Ven 26 Mar - 1:39

Ce qui est intéressant quand on regarde les recherches et les expérimentations menées en psychologie sociale, c’est que finalement plus la liberté est décrétée, plus l’individu a le sentiment de liberté, et plus il se soumet (soit à lui-même en persévérant dans des décisions stupides, en les rationalisant, soit à des manipulations savamment orchestrées, conscientes ou inconscientes, qui existent partout, dans les familles, au travail, dans un magasin, etc.).
C’est assez intéressant aussi de voir comment le mot même de liberté est utilisé à toutes les sauces, parfois en transformant son sens (qui fait alors alors passer la contrainte pour la vraie liberté) : libre de travailler le dimanche, libre d’être joignable partout, libre de consommer de la merde… La liberté devient un concept marketing, et il est redoutable d’efficacité.

J’ai longtemps pensé que la liberté était quelque chose très difficile à conquérir, pour soi, puisqu’elle implique le fait de se dégager de tous les désirs prescrits par d’autres, et donc une conscience plus grande de nos déterminismes et de nos raisons d’agir (ou de ne pas agir), y compris et surtout quand on a l’impression de choisir complètement librement. Pour ce qui me concerne je la voyais plutôt comme un but à atteindre, un cheminement aléatoire et complexe. Mais la vraie question, en rapport avec ce que vous écrivez dans le fuseau sur le numérique, revient peut-être à faire tout l’inverse, je me suis dit ça hier en lisant La Boétie (Discours de la servitude volontaire), c’est-à-dire que la liberté existe peut-être à partir du moment où on la veut, aussi simplement que ça (« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres »). Mais, au-delà du minimum de conscience requis de notre asservissement, cela ne marche que si on la veut, et il n’est pas dit, comme tu l’écris Stalker, qu’on la veuille vraiment. Peut-être alors qu'au fond, on se satisfait de l’illusion, du sentiment, mais pas plus, pour des raisons qui tiendraient au fait qu’il est parfois plus facile, plus sécurisant, moins potentiellement perturbant (même si on vit mal) de vivre dans une sorte d’état second dont au final on pourra ne pas se sentir responsable, plutôt que de prendre des risques dont on sera comptable, pour soi, pour sa propre vie. Peut-être qu’on n’est pas totalement dupes mais que ça nous arrange bien (c'est une hypothèse).

J’aime bien cette phrase de La Boétie, parce qu’elle marque le désir de liberté (quelque chose de positif, donc), mais aussi parce que cette négation du début, elle est à mon sens fondamentale. C’est comme si la liberté passait d'abord par la capacité à dire non, à refuser l’i-pad par exemple, comme d’autres conneries périssables dont on n’a pas besoin, ou tout simplement ce qui ne nous convient pas, pour renforcer et rendre valables les oui, en faire de véritables choix, quitte à se planter, quitte à être malheureux, quitte à souffrir.
Il m’est arrivé deux fois (et d’autres, sans doutes, mais ce sont les plus marquantes), de faire quelque chose, au boulot, que je réprouvais absolument, qui était en contradiction fondamentale avec mes valeurs (pour faire court, je n’aime pas trop le mot, mais bon). Personne ne m’avait mis un pistolet sur la tempe, je ne risquais rien (même pas de perdre mon boulot). Je n’ai pas su dire non, tu peux aller te faire foutre, je ne le ferai pas. Je l’ai fait. Je me suis mise dans l’état d’un bon agent d’exécution, et je l’ai fait. Je crois que je ne m’en suis pas encore remise, mais ce sont des expériences assez fondamentales, si on veut bien les regarder en face, ensuite, et en tirer toutes les conséquences (tant pour soi que pour tenter de mieux comprendre le monde, passé ou présent).
Je me dis que pour devenir un être autonome, il faut à la fois se méfier de soi, et se faire confiance (ce qui est bizarre et paradoxal, mais pas tant que ça finalement).
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Re: La quoi? Euh la liberté (mon cul)

Message par stalker le Lun 5 Avr - 2:00

Je ne sais pas où j'ai écrit qu'on voulait vraiment la liberté. Si c'est le cas, si on la veut, c'est souvent à l'intérieur d'un périmètre déterminé par d'autres : une liberté relative, délimitée (muselée) - le sentiment de liberté dont tu parles au début de ton message, mais aussi une liberté détournée, comme tu le dis très bien ensuite.
Etre libre de refuser quelque chose, de dire "non", signifie qu'on a le réflexe de réaliser cette possibilité. Mais il y a tellement de situations, d'occasions, de circonstances où l'hypothèse de dire "non" ne traverse pas l'esprit des gens. Ceci est ainsi, et point barre. Exemple : tel produit a priori innovant vient de débouler sur le marché, et je suis parmi les premiers à l'acheter, à le tester, à parler de ses potentiels avec d'autres qui l'ont acheté aussi - sans me demander si, par hasard, en l'achetant de cette façon, aussi rapidement, je ne suis pas en train de cautionner quelque chose : un phénomène nuisible, le succès d'une firme qui me la met profond, une dégénérescence, un ouragan à l'autre bout du monde, etc.
Beaucoup de gens s'en tapent et consomment sans se poser de questions. Ils ont les moyens suffisants et leurs intérêts dans l'histoire consistent à posséder le dernier modèle de ceci ou de cela, puis d'en parler avec d'autres qui font de même. Pour les e-book, par exemple, l'intérêt n'est pas de parler des livres qu'on a lu (pour l'instant), mais de dire : je constate que le format MR-6 233 431 possède des variantes compatibles avec les versions AA.T33 et AB.T43 du compresseur 55B.HJK qui générait déjà beaucoup plus de codes RTR.3 que le TET.7 dont la résolution 778.665FRZ ne dégageait pas autant de gaz mortels dans les neurones.
Mais je digresse par rapport à ton questionnement, Limbes.

La liberté, ici et maintenant, c'est un enclos. Si tu dépasses les bornes, tu transgresses. On est d'accord là-dessus, je crois. Et je pense que la question de la liberté ne se pose souvent pas. C'est une option vendue avec le produit : grâce à lui (que vous venez de payer une fortune), vous êtes libres de, etc, etc. On ne se demande même pas si on est libre, ou si on a été libre à tel moment.
La question de la liberté se pose lorsqu'on réalise qu'on dispose de moins en moins de droits. Là, on rouspète. On grogne. On descend dans la rue avec des congénères et on balance la Compagnie Créole sur une sono, sous les fenêtres du cabinet du préfet (de 9h à midi, puis de 13h30 à 17h30, ça s'appelle une grève et le préfet est mort de rire). Mais en terme de consommation, on est pas libre ou non de consommer ; on en a juste la possibilité ou pas. C'est différent.

Dire "non", c'est autre chose. C'est différent de "je ne peux pas". Quoique, ça dépend des situations. Les deux peuvent s'accorder. On peut dire non à une nouvelle mesure votée par le gouvernement, mais juste pendant 4 jours, car au-delà mon salaire va souffrir et je ne pourrai plus payer les traites de mon pavillon en parpaings. Ce qui revient à dire : je dis non, mais juste pendant 4 jours ; ensuite je rentre chez moi pour vérifier à la télé si mes collègues sont rentrés aussi, ou pas. En général, ils sont tous rentrés, donc on n'en parle déjà plus. Mais tout le monde a été libre de dire "non" pendant 4 jours. Au-delà, ce n'est plus ni "oui", ni "non". Au-delà, on se tait. On ne peut pas parler de liberté, ce serait injurieux.
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Re: La quoi? Euh la liberté (mon cul)

Message par stalker le Lun 5 Avr - 2:04

limbes a écrit:
Il m’est arrivé deux fois (et d’autres, sans doutes, mais ce sont les plus marquantes), de faire quelque chose, au boulot, que je réprouvais absolument, qui était en contradiction fondamentale avec mes valeurs (pour faire court, je n’aime pas trop le mot, mais bon). Personne ne m’avait mis un pistolet sur la tempe, je ne risquais rien (même pas de perdre mon boulot). Je n’ai pas su dire non, tu peux aller te faire foutre, je ne le ferai pas. Je l’ai fait. Je me suis mise dans l’état d’un bon agent d’exécution, et je l’ai fait. Je crois que je ne m’en suis pas encore remise, mais ce sont des expériences assez fondamentales, si on veut bien les regarder en face, ensuite, et en tirer toutes les conséquences (tant pour soi que pour tenter de mieux comprendre le monde, passé ou présent).
Je me dis que pour devenir un être autonome, il faut à la fois se méfier de soi, et se faire confiance (ce qui est bizarre et paradoxal, mais pas tant que ça finalement).
Je pense que ce passage touche à beaucoup de moments de la vie de tous, et qu'il peut inciter à guetter le surgissement de ces moments, si on y prend garde.
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Re: La quoi? Euh la liberté (mon cul)

Message par limbes le Ven 9 Avr - 22:47

J’ai l’impression que l’occultation de la question de la liberté, dans nos sociétés occidentales, se corrèle avec cette idée que la mort ne devrait plus exister ; qu’on doit tout faire pour qu’elle n’existe plus. Il y a pas mal d’indices de ça, notamment dans cette espèce d’idéologie de la santé à tout prix, de la longévité (qui serait en soi une valeur, vivre le plus vieux possible serait équivalent à exister). Serait alors plus que tout devenu crucial le fait de vivre, à n’importe quel prix, sans que ne soit plus posé, à aucun moment, la question du comment vivre, de l’intérêt de vivre. Non seulement la mort, mais le danger, le risque, voire l’impromptu. Si le but du jeu n’est que de persévérer dans notre être, le plus tard possible, à n’importe quel prix, alors la question des choix est secondaire, il faut juste faire ce qui est prescrit, se protéger. Parce que la question, au fond, elle renvoie au but. Bien qu’on n’ait effectivement pas choisi de vivre, pourquoi vivre ? Si la vie est entièrement balisée, surveillée, canalisée, orientée dans le sens de sa prolongation pour sa prolongation, sans qu’à aucun moment ne se pose la question de l’existence, quel intérêt a-t-elle ? Il y a dans cette forme d’idéologie rampante, et alors que la vie est gargarisée, sacralisée, qu’on s’en repaît, quelque chose d’éminemment mortifère, paradoxalement, il me semble.
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Re: La quoi? Euh la liberté (mon cul)

Message par Searclaw le Sam 10 Avr - 13:00

Il me semble que nous vivons dans un monde libéral. Les fondements de cette philosophie sont avant tout basés sur le bien (j'entends par là la propriété), et donc par la même sur l'économie. Le libéralisme, c'est la liberté de posséder, et de commercer librement avec ce qu'on possède (ce qui était une idée nouvelle par rapport aux anciens systèmes monarchiques, très rigides et codifiés). Du coup, l'idée de la liberté "moderne" s'est sculptée autour de l'idée de consommation, et de la propriété. C'est une idée abstraite. Elle est basée sur le potentiel plutôt que sur le réel. "Je peux, si je travaille cinquante ans, espérer pouvoir devenir propriétaire de ma maison."

Bien sûr, cette liberté est relative, puisque chacun n'est pas égal dans ses ressources. L'argent est devenu l'idée même de la liberté, alors que paradoxalement nous vivons dans un monde extrèmement inégal. Un milliardaire peut tout faire aujourd'hui, même aller dans l'espace. Pour un pauvre c'est l'inverse. Il est esclave d'un système dans lequel il n'a pas d'autre choix à part travailler (et paradoxalement son labeur enrichit quelqu'un d'autre). Sa servitude est le gage de la liberté d'autrui. Il prendra la liberté qu'il peut (encore une fois elle est économique), en s'achetant une télé, ou en se payant une semaine de vacances. Parce qu'il peut choisir entre plusieurs marques, ou plusieurs destinations, il perçoit cela comme une liberté. En fait, le choix dans la consommation est devenu la nouvelle définition de la liberté. La liberté moderne se vit par moments brefs dans les rayons d'une grande surface.

Bien sur, c'est une vaste fumisterie. Les gens ne savent plus, peut être n'ont ils jamais su ce que "liberté" veut dire. Comme tu le décris Limbes, c'est intimement lié à l'idée de vie, et à l'idée de mort. Parce que c'est extrême, et absolu, et sans concessions.

Une mini-phrase que j'aime beaucoup pour terminer.

"L'esclavage physique exige que l'on nourrisse et que l'on loge l'esclave, l'esclavage économique demande de l'esclave qu'il se nourrisse et se loge lui-même."

Edit : J'ajoute encore une idée que je trouve intéressante. Le don, et la générosité sont contradictoires avec notre liberté libérale. Parce qu'un cadeau, ce n'est pas ce qu'on aurait choisi, forcément. Lorsqu'on donne à autrui, dans le cadre de ce système, on le castre du seul pouvoir décisionnel qu'il possède encore. Ce qui, me semble t'il, a des ramifications sociales des plus intéressantes.
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