Qui part à la chasse

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Qui part à la chasse

Message par stalker le Lun 15 Mar - 3:38

C'est une archive tirée du feu-forum Le coin du polar, qui date de novembre 2007.
Certains d'entre vous connaissent ce texte.
J'ai encore entendu les grelots il n'y a pas si longtemps que ça...


Dernière édition par stalker le Lun 15 Mar - 3:40, édité 1 fois
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Re: Qui part à la chasse

Message par stalker le Lun 15 Mar - 3:39

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Le Cherokee quitta la départementale pour s’engager dans un chemin ravagé. Les roues broyèrent de la branche et avalèrent du chaos sur deux cent mètres, puis se bloquèrent à une intersection. Là, le sol se faisait plus humide, voire spongieux et inondé, parsemé de joncs et de troncs fracassés qui devaient remonter à la dernière neige.
Charles Crieur sauta du 4x4, s’empara de sa M98 sur la banquette arrière, puis libéra les chiens. Deux épagneuls bretons, munis chacun d’un grelot, qui se mirent aussitôt à renifler la terre et la mousse abondante dans le secteur. Crieur boucla l’engin et siffla les chiens pour les orienter vers un chemin précis.

12 décembre, 15h15, il pleuviotait, mais rien de méchant. L’ancien patron des transports Crieur mâchouillait quelque chose en scrutant les fourrés, croyant sans doute y déceler à l’œil nu une proie que les chiens auraient négligée. Une tête ronde au long bec pointu et au plumage mordoré, par exemple, planquée dans les feuilles mortes. Une belle bécasse dodue à tirer dans son envol entre les conifères.
Mais Crieur n’aurait pas l’occasion de tirer ce jour-là.

Non loin devant, les épagneuls traquaient, grelots aux cous, incessants, qu’on pouvait percevoir dans les trois cent mètres à la ronde, sans pour autant parvenir à les situer tout à fait. L’agréable vacarme circulait, s’étouffait, puis renaissait sans tarder dans la zone. C’était comme une douce mélodie fabuleuse en ces lieux, qui n’en demeurait pas moins signe de mort imminente pour les proies potentielles.

A deux cent cinquante mètres, Antoine Bassin s’immobilisa au bord d’un vallon. Les uniques mouvements qu’il produisit au cours de la minute suivante furent celui de son bras droit, pour tirer sur une Gitane, et celui de ses lèvres qui expédièrent à deux reprises la fumée dans l’air froid. Les grelots étaient tout proches.
Juste là.
A la base du versant.
Bois noir en miette et souches pourries se côtoyaient dans la mousse éclatante et les trous d’eau vitreux, entre les troncs de bouleaux et les fougères cramées par le gel. Un premier chien défila, museau au sol, puis un second. Ils ne détectèrent pas la présence de l’homme en noir perché là-haut. Plus loin, un sifflement pria les chiens de ne pas se disperser.
Antoine Bassin tourna la tête en direction du sifflement, puis dévala le versant pas moins discrètement qu’une bécasse.

Il sifflotait un air pour lui-même, imperceptible à cinq mètres ; le premier air entendu à la radio le matin-même. Un violoncelle, mais pas isolé. Il y avait d’autres cordes. Cela dit, l’homme se contentait de siffler le violoncelle lorsque les chiens reparurent dans la végétation morte. Il cessa de tasser les brindilles et attendit qu’ils s’éloignent. A cent mètres, Crieur siffla à son tour. Entre les branches nues et les troncs, Bassin localisa la silhouette kaki et grise de son ancien patron. Ce dernier avançait lentement, les chiens devant soi, la carabine cassée. L’homme en noir le laissa passer de la droite de son champ de vision à la gauche, puis le prit en chasse.

La pluie s’intensifia au-dessus de cette vaste forêt où deux grelots dansaient comme des entités féeriques en vadrouille. Le soleil avait beau y planter un rayon de temps à autres, rien n’y faisait. C’était joli à voir, à contre-jour, toutes ses branches nues qui secouaient leurs gouttelettes scintillantes, mais il finit par vraiment flotter.

Ce chemin offert par la départementale se situait entre le Maze et le Riat. Le Cherokee était venu du Riat, après avoir traversé Creuzon pour prendre à droite. De Creuzon, on pouvait aussi prendre à gauche pour rejoindre les Iles, le Point du jour, puis bifurquer enfin en direction du Maze et fermer la boucle en retrouvant le chemin au Cherokee. Onze kilomètres de circonférence et plusieurs dizaines d’hectares boisés, trempés, vallonnés, à coup sûr explorés, mais plus une trace du Cherokee aux alentours de 17h00. Plus une trace non plus de Charles Crieur. Ni de ses chiens.

Sauf des empreintes, naturellement ; de pneus, de bottes, de pattes et allez savoir de quoi encore. Mais tout indiquait que le retraité avait fait demi tour vers une autre forêt où traquer la bécasse. Ce n’était pas tout à fait le cas, mais ce serait un peu long à expliquer. Disons qu’il se trouvait bien dans le Cherokee au moment de la manœuvre, ainsi que les chiens, mais pas aux mêmes emplacements qu’à l’aller. La carabine non plus d’ailleurs, n’était pas à la même place, mais c’est un détail.

Antoine Bassin trouva juste que le Cherokee ramait un peu dans les côtes, mais vraiment dans les plus raides. Sinon, la conduite était souple, confortable. L’habitacle était spacieux, le cendrier complètement vierge et les chiens pieux. Ça respirait le neuf dans les options et la pluie s’apaisait à présent. Le soleil y allait de ses lasers blancs à tous les virages et plein de petits piafs s’en donnaient à cœur joie dans les branches.

Les chiens, vous les habituez rapidement à un nouveau nom, et le 4x4 flambant neuf se refourgue assez bien quand on connaît du monde. Quant à l’ancien patron, ça se prépare un peu comme la bécasse. Antoine Bassin mit le reste au congélateur.

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