Causse (extrait)

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Causse (extrait)

Message par stalker le Sam 27 Fév - 22:18

Ce soir, on expérimente la recette du gigot d'agneau qui se trouve détaillée dans ce chapitre :



Chapitre 25



- Peter, sais-tu te servir d’une arme ?
Perplexe, le blondinet considéra le pistolet que Carole venait de tirer de sa ceinture pour le déposer sur la table. Un flingue noir où le soleil piquait pour rebondir dans les yeux.
- Une fois, avec un pote, dans un bois, on a tiré des balles à blanc sur des cibles clouées aux arbres. Ouais, je sais m’en servir.
- Prends-le.
Peter fit un pas et sa main s’approcha de l’arme comme d’une chose électrifiée. Il s’en empara délicatement. Carole précisa que les armes avaient toujours l’air trop lourdes au début et qu’un délai pouvait être nécessaire pour que la tension du poignet parvienne à compenser ce déséquilibre. Qu’un coup pouvait dépendre d’une infime pression. Qu’il fallait être prudent.
Le garçon palpait le flingue et l’examinait sous tous les angles.
L’autre le laissa faire et se contenta d’ajouter : « Tu vas veiller à la discipline de nos invités pendant que je m’occupe du repas, veux-tu ? »
Peter voulut bien et s’assit dans un fauteuil, canon braqué entre les corps qui n’en menaient pas large. Les doigts sur l’arme ne produisaient pas un bruit. Carole déposa sa carabine sur le comptoir et tourna les talons pour gagner le recoin cuisine. Là, il se retourna et s’assura que rien n’avait bougé entre temps.
- C’est bien joli tout ça, jeta-t-il, mais l’heure tourne. Nous papotons, nous rions, seulement voilà, les ventres grouillent. N’est-ce pas le flic que ton ventre grouille ?
Le flic acquiesça sans quitter le mur des yeux.
- Bien, dit calmement Carole en regardant autour de lui. Appréciez-vous la bonne cuisine ?
Béatrice Terrier et le flic se consultèrent brièvement du regard.
- Au restaurant, répondit-il.
Elle ne répondit pas.
- Je vais vous donner une recette, reprit Carole, mais je ne sais pas si vous aurez un jour l’occasion de l’appliquer. Allons-y néanmoins : j’ai placé dans cette petite casserole quarante centilitres de court bouillon que je vais réduire au tiers. Ensuite, hors du feu…
- A quoi vous jouez ? coupa Crosse.
- ENSUITE ! HORS DU FEU ! j’y ajouterai du vin rouge.

Il y eut des bruits dans le dos du flic. De casserole qui pivote, puis de gaz qui s’allume. L’homme s’était mis à chantonner entre temps, comme s’il était seul. A l’extrême droite de son champ de vision, s’il avait remué suffisamment la nuque, Antoine Crosse aurait localisé Peter et son flingue pointé sur les dos, mais la nuque ne remua pas.
Inutile.
La situation était limpide.
Le garçon alluma une cigarette, tandis que Carole trouvait que la plupart des gens avaient tort d’utiliser du vin de mauvaise qualité pour cuisiner : « C’est une erreur, assura-t-il. Une maladresse fatale. Vous n’imaginez pas combien ces jus immondes peuvent affecter la saveur d’un plat. Tu aimes l’agneau, le flic ? »
- J’en raffole.
- Parfait. Alors sachez qu’avant cette délicate opération, j’ai pris soin d’ôter le gras de la viande afin de mettre la chair à vif. C’est important. Je n’imaginais pas qu’on serait aussi nombreux aujourd’hui, j’aurais dû prendre un plus gros gigot. Marilyn appréciait beaucoup mon gigot.
La femme tourna naturellement la tête : « Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »
- Pas seulement du gigot d’agneau, rassurez-vous. Je sais varier les plats et les plaisirs, c’est essentiel, sinon on s’écœure vite. Maintenant, regarde le mur et ferme-la.
Elle revint au mur.
Les yeux connaissaient par cœur des périmètres de mortier et de pierre calcaire. Carole manipula des ustensiles en chantonnant de nouveau. C’était un air qu’une publicité avait dû reprendre ; c’est souvent grâce aux publicités qu’on identifie les grandes musiques, sans pour autant chercher ensuite à connaître leurs auteurs.

- Ensuite, sur cette belle chair à vif, je confectionne une pommade. Elle se compose de graisse, d’ail écrasé, de romarin effeuillé et de gros sel. J’aime masser cette chair, mais j’en connais qui n’en feraient qu’une bouchée. Sais-tu que ce n’est pas l’odeur des charognes qui attirent les vautours, le flic, mais leur aspect ?
- Vraiment ?
- Oui, vraiment. Il suffirait que je t’endorme avec un sérum quelconque et que je dispose ton petit corps tout blanc au beau milieu de la cour pour que tu ne te réveilles jamais. Contrairement aux requins que l’odeur du sang excite, ici c’est la forme seule, la nature est étrange, n’est-ce pas ?
- …
Peter écrasa sa cigarette.
- A présent, je vais mettre cette chair au four et régler le thermostat sur deux-cent. Dans un quart d’heure, je l’arroserai d’une once de miel liquide et de sucre. Je répèterai l’opération toutes les dix minutes environ, tout en salant, poivrant et retournant le gigot, afin que le miel ne se repose pas au fond du plat et que toute la chair s’en imbibe.
Il y eut des bruits de four.
Peter ne quittait pas les corps des yeux.
Elise Caravage et Stanley Loges se trouvaient à présent à dix mètres de la première vitre, de biais. Ils ne se disaient plus rien, car un mouvement de l’un ou de l’autre pouvait signifier qu’on chargeait ; qu’on se jetait dans les carreaux pour les faire exploser et sommer tout le monde de lever les bras.
On n’entendait dorénavant plus les grillons et les piafs. Tout était silence, ou simplement paysage démuni d’élément parasite. C’est le passage d’une voiture sur la route proche qui reporta l’assaut. L’homme marmonna quelque chose, puis regarda la femme en passant son avant-bras sur son front : « Putain de putain. »

- Une recette classique recommanderait une heure de cuisson, mais cette chair je l’apprécie un peu grillée, juste en surface. Une cuticule qui se brise sous la dent pour révéler l’instant suivant sa tendresse, le flic. Et les plus délicats amateurs ajouteront à l’ensemble quelques feuilles de laurier fraîches, peu avant de retirer le plat du four. Je n’ai pas poussé Marilyn dans le vide.
Béatrice Terrier eut un net mouvement de nuque.
Peter se dressa, braqua le flingue à hauteur du crâne et gueula : « Tu te tournes ou je te bute. »
Carole contourna le comptoir et calma le jeune homme. Il s’approcha ensuite de la femme. Le flingue s’orienta vers le flic. Le gigot s’imbibait de la fameuse combinaison. Parvenu à trente centimètres de l’oreille droite de la femme, Carole précisa que Marilyn s’était échappée : « Un soir, à la tombée de la nuit. Vous ne me croirez pas, c’est à cause du violoncelle de Sonia Wieder Atherton. »
Il s’éloigna.
Peter ne s’était pas rassis. Le canon visait la nuque du flic. Carole fit trois pas vers le comptoir et s’immobilisa. Il pivota : « C’est une sonate de Schubert qui dispersa ma vigilance ce soir-là. Marilyn s’est faufilée dans un allegro moderato qui me prend toujours au ventre. Elle s’est tirée et je l’ai prise en chasse, mais elle était déjà loin. »
L’homme regagna le coin cuisine, ouvrit le four, le referma.
Il se servit un verre de vin.

- Ou pas si loin que ça, peut-être. Je ne savais pas. J’ai pris ma voiture et j’ai foncé en espérant la rattraper par la route. J’avais le choix entre l’ouest et l’est. Plouf plouf, ces moments-là sont décisifs, je vous laisse imaginer. (gorgée de vin) Enfin, j’ai pris la droite et je l’ai rattrapée. Je suppose que Marilyn est restée un moment hésitante, au bord du fossé, à se demander si c’était ma bagnole ou n’importe quelle autre bagnole au monde qui l’aveuglait comme ça. Mais c’était la mienne. Et Marilyn a plongé dans les fourrés.
Gorgée de vin.

Carole alluma une clope, se déplaça, se racla la gorge : « Je suis descendu de la voiture et je l’ai appelée. Il faisait nuit, ou quasiment. Je n’entendais rien d’autre que le vent dans les herbes et les feuilles. Marilyn courait et je ne savais pas dans quelle direction. Je l’ai appelée plusieurs fois, mais c’était fichu, je le savais bien. Elle allait se réfugier dans un bosquet noir et attendre l’aube, la jolie Mouche, c’est ce que j’ai supposé. C’est ce qu’elle aurait dû faire pour sauver sa peau et compromettre la mienne par la même occasion, mais elle ne l’a pas fait. Au lieu de ça, elle a continué de courir, et courir encore dans la nature, jusqu’à ce qu’elle rencontre une corniche.
« Et moi, dit-il un ton au dessus, moi je pensais que les flics viendraient me cueillir au cours des heures suivantes, au pire à l’aube. Et je me suis retranché ici, pour attendre.
« Attendre.
« Attendre en écoutant Sonia Wieder Atherton.
« Attendre pour rien. Elle n’est jamais revenue. Des heures ont passé. Une nuit, des jours et des semaines. Jusqu’à cet article dans le journal. Je n’ai pas précipité Mouche dans le vide, vous vous trompez. Je l’ai juste retenue ici pendant trois ans. »
Silence.

La mère posa la même question trois fois, en se retournant dès la seconde.
Aucune réponse.
- Vous lui avez cassé des doigts, murmura le flic.
- Elle était parfois désobéissante.
- Je suppose que vous lui demandiez des choses désagréables, alors.
- Elle n’a jamais dit que c’était désagréable.
- Avec un flingue sur la tempe, tout peut paraître plaisant.
- Tu ne sais pas de quoi tu parles, ferme ta gueule le poulet.
- Ma gueule, c’est tout ce que qui me reste, alors je l’utilise.
- Et moi, je te demande de la fermer.
- Mais pourquoi vous lui avez cassé des doigts ? cria la femme.
- Parce qu’elle était parfois désobéissante.
- Mais vous lui demandiez quoi ?
- Rien de plus que ce qu’elle avait l’habitude de faire, en ne détestant pas ça, visiblement. Faites un peu fonctionner votre imagination, au lieu de jouer les nouilles ignorantes.
- Et si vous crachiez le morceau ? suggéra Antoine Crosse.
- Peter, flingue-le.
- Hein ?
- Flingue-moi ce flic. Il m’ennuie.
- …
- Au milieu du dos, à bout portant. Dépêche-toi, je dois retourner le gigot.


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Re: Causse (extrait)

Message par stalker le Lun 1 Mar - 1:24

Opération tout à fait fructueuse.
Je sais, la recette est un peu longue à lire, mais on n'a rien sans rien.
Vous ne savez pas ce que vous perdez.
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