A l'origine - Xavier Giannoli (2009)

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A l'origine - Xavier Giannoli (2009)

Message par limbes le Sam 16 Jan - 1:02



« L’imposteur : celui qui usurpe une identité, s’invente au point d’y adhérer parfois, une histoire qui n’est pas la sienne, se fait passer pour un autre et ça marche. » (JB Pontalis En marge des jours).

Et ça marche.

Ce qui est fascinant dans l’imposture, et dans celle-ci en particulier, c’est qu’il y a beaucoup de monde, d’identités, en jeu. Celle(s) de l’imposteur, et celles des « impostés », de ceux qui croient – ou veulent croire - à ce que l’autre déroule devant eux, voire l’initient par leurs attentes et leurs rêves d’une autre vie. Dans quelle mesure, finalement, l’imposture n’est-elle pas toujours une co-élaboration, un peu comme un film n’existe pas en soi (il existe parce que le spectateur croit à des personnages et à une histoire) ?
[Je renonce là à un couplet passablement sinistre sur les relations humaines – en général]

Il faut se méfier des films sur les imposteurs (pour ma part, en tant que spécialiste du sentiment d'imposture, le film m'a à la fois oppressée et intéressée)

L’imposteur ici, c’est Philippe, ou plutôt Paul, peut-être, qui échoue un jour dans un bled sinistré. Paul vit d’arnaque et de petites escroqueries, et c’est bien encore ce qu’il compte pratiquer dans le coin, avant de repartir ailleurs. Mais là, il y a chantier d’autoroute abandonné depuis deux ans, des entreprises en difficultés, des gens au chômage, tout une petite ville sur le déclin, échouée là dans l’attente du Messie. Ce sera Monsieur Philippe. Il reprendra le chantier.

Le film précise dans son générique, et encore à la fin, que cette histoire est tirée de faits réels, peut-être comme pour dire qu’une telle fiction n’aurait pu être inventée, qu’on y aurait pas cru. On dit toujours, la réalité dépasse la fiction, mais en l’occurrence je crois plutôt que la fiction donne de la chair, de l’épaisseur, réintroduit de la complexité dans les faits bruts du réel (dix lignes de fait divers dans un journal ou sur un écran) .

A l’origine, donc, il y a ce petit scarabée protégé qui a interrompu le chantier salvateur, la première fois , et aussi un gars sorti de nulle part qui construit un bout d’autoroute qui ne va nulle part, dont on ne saura rien, ou presque rien, de ses origines, à lui.
A l’origine, peut-on vraiment savoir ?

La caméra suit le corps et le visage initialement figé de l’homme (François Cluzet), figé comme le chantier abandonné, qui va peu à peu se délier, s’animer, prendre presque forme et vie en devenant le moteur de cette aventure collective, comme si, et c’est là tout le paradoxe de l’imposture, il devenait vraiment lui-même dans le faux, ou comme si le faux devenait vrai. La force du film tient à la fois à son crescendo tragique, lié au fait qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas, à un moment où un autre, démasqué, et que, en tant que spectateur, on le sait nécessairement, et également à ce jeu de miroirs entre un type pas spécialement flamboyant et un groupe d’individus, qui se mettent à exister ensemble parce qu’ils partagent quelque chose. Tous les acteurs entrent dans ce jeu à la fois absurde et fascinant de façon assez juste, mention spéciale pour ma part à deux jeunes acteurs, deux gueules, Soko et Vincent Rottiers.

Le lieu lui-même, le lieu du chantier, est filmé de façon à la fois très réaliste, et par moments épique, poétique ; il est le cœur battant du film. Un tronçon d’autoroute, qui n’ira nulle part. Mais faut-il nécessairement aller quelque part ?
Seul bémol pour ma part, la musique : trop présente, redondante presque, par moments.
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Re: A l'origine - Xavier Giannoli (2009)

Message par stalker le Jeu 2 Sep - 18:19

Très convaincu par ce film que je viens enfin de voir.
Assez ému aussi, je dois dire, mais pas par la part dramatique ou les tentatives réussies de toucher aux tripes, mais par l'authenticité du jeu des acteurs : le couple dont tu parles, Limbes, et Cluzet (que je trouve décidément très fort), mais tout l'ensemble du casting. Je reste juste un peu sceptique à l'égard de Depardieu au cours de ses quelques apparitions.
Authenticité des personnages, sans faille, mais aussi des lieux, des mentalités. Le film aurait pu si facilement rendre une image déformée, caricaturée de ce petit bourg de province. Je trouve que les regards portés sont justes. C'est assez saisissant.

L'intrigue en soi ne l'est pas moins. On ne décroche pas du film, on se laisse très rapidement entraîner dans la spirale organisée. On attend de voir comment ce noeud insensé peut bien se défaire et, en attendant, on suit la vie de cette population tout à fait ordinaire, prise, mine de rien, dans les mailles d'un filet beaucoup plus vaste que ses limites géographiques : une très vaste entreprise, une toile d'araignée gigantesque, politique, économique, qui tarde à se refermer sur cet escroc qu'incarne Cluzet.
Je recommande également ce film. Fortement.
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