Amoz Claude - Racines amères (2002)

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Amoz Claude - Racines amères (2002)

Message par stalker le Sam 28 Nov - 23:05

Ce sont des gens simples qui peuplent ce recueil de nouvelles : le gros Jackie, cherchant à éloigner les fantômes de la guerre d’Algérie par la violence et l’alcool ; Jean-Marie Grattard « qui se cramponne à ses méthodes vieillottes » et finit par perdre son emploi ; Lisa et Lina, sœurs si semblables, si proches, qui étouffent l’une avec l’autre, ou encore Félicie, qui se souvient des rêves brisés de sa mère : avoir un fils plutôt qu’une fille, une postérité, un nom qui ne va pas se perdre. Pourtant, rien n’est jamais tout à fait perdu et il faut bien s’accommoder de ce qui reste : les souvenirs qui demeurent tapis dans l’ombre de la mémoire, comme si les racines de chacun, par un insidieux détour, remontaient à la surface pour étouffer tout ce qui pourrait s’épanouir sous la lumière.



J’ai une pile de recueils de nouvelles, pas loin de moi. J’en ouvre un de temps en temps et, en fonction du temps dont je dispose ou de mon état d’esprit, j’en lis une courte ou une plus longue, de tel auteur ou de tel autre – là encore en fonction de l’état d’esprit, de l’humeur, des envies d’approcher tel univers plutôt que tel autre.
Celui-ci m’a pris du temps. C’est du concentré. Et paradoxalement, c’est d’une limpidité remarquable. Claude Amoz maintient constamment l’individu dans sa mire, et le monde compliqué qui le cerne, peuplé d’autres individus qui reflètent ce monde, c’est à dire leur époque et les comportements, les gestes, les choix de vie qui le caractérisent. Elle sait les rendre savoureux, grâce à son écriture, et indigestes par ce qu’elle révèle d’eux.
Ce sont des individus ordinaires. Rien de plus banal, en fait. Rien de plus ennuyeux.

Des êtres pareils, on a l’impression d’en côtoyer tous les jours, ou presque ; tout du moins d’en connaître un paquet. L’impression de ne plus avoir grand-chose à apprendre d’eux, parce qu’on les a épuisés, parce qu’ils nous ont fatigué, parce qu’il faut bien l’avouer : la vie grouille de gens ordinaires qui nous parlent de choses ordinaires avec des mots ordinaires, et c’est fatiguant. L’impression de ne plus rien avoir à leur dire, réciproquement. Mais on continue de les voir néanmoins, et même de les aimer. On s’y attache, comme à des petits chiens ou des petits chats, ou des poissons rouges. C’est une nécessité, au fond, même s’il est pénible de l’admettre parfois. De se l’admettre à soi-même. Puis allez savoir qui on rencontrera ensuite, à la place, en admettant qu’on ait eu le courage de mettre un point final à ces relations sans âge qui ne rimaient plus à rien depuis belle lurette.

Claude Amoz parle des êtres humains transformés en individus ordinaires. C’est à dire en sujets d’un corps social et culturel abstrait, impersonnel, et qui, à force de s’être fait dévorer par les tendances préconisées du monde qui les cerne (et les possède et les dévore tout cru), les a rendus consistants. D’une richesse incroyable. Et même troublante. Grâce à la plume de l’auteur ? Son regard pertinent jeté sur les êtres qui la cernent elle-même ? Ou bien parce que l’être humain demeure une source inépuisable d’étonnement, de dégoût, de désir, de nausée, d’imaginaire, de fantaisie et de tristesse profonde ?
Tout ceci combiné, peut-être.

Invitation au voyage est à mon sens la plus réussie des nouvelles de ce recueil. Celle qui reste. La plus juste et la plus cynique. Un rien théâtrale, mais cet aspect du texte la rend d’autant plus fidèle à un monde qui parvient à nous conformer en nous confortant – ou au contraire en nous chagrinant.
Il nous conforme en nous prenant par les sentiments.
Et le reste nous passe par-dessus la tête, ou sous le nez. Au final, on ne comprend rien au monde, mais on cultive le nôtre, de monde. Tout petit. Minuscule. Insignifiant.
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