Une minuscule grue jaune aux pieds du corps bleu du géant

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Une minuscule grue jaune aux pieds du corps bleu du géant

Message par limbes le Ven 27 Nov - 0:42

Lettre n°1

Ici le ciel est haut, très haut, beaucoup plus haut que dans d’autres endroits du monde. Il faut prendre garde aux hauteurs de ciel, surtout quand tu atteins ta taille maximale et que tout ce qui t’avait semblé gigantesque se ratatine et devient soudain ridicule. Dans longtemps, tu te rendras compte. Tu vois le bleu de la bassine, dans laquelle maman mettait le linge mouillé ? C’est le bleu du ciel d’ici, et les nuages qui passent peinent à le blanchir. Juste un voile de transpiration sur le corps bleu du géant. Si tu savais comme elle est belle, la grue sur laquelle je monte tous les matins à six heures trente, en respirant de grandes goulées d’air, dans le silence provisoire. Une vraie grue, une vraie de vrai, orange, avec du rouge et du blanc sur la partie transversale. Elle monte droit dans le ciel noir mais s’arrête bien avant la lune, tu sais. Je la trouve presque aussi belle que celle que je t’avais offerte, tu te rappelles ? Un jour elle avait glissé dans la bouche d’égout sur le boulevard des hôtels, tu la tenais pourtant bien serrée dans ta main gauche, ta main droite à l’intérieur de la mienne comme dans un cocon, les voitures passaient à toute allure, et tu avais pleuré, pleuré… Il faut faire bien attention aux bouches, elles avalent tout.

La mienne elle a bien gobé
C’était froid et lisse et répétitif, ne pas vomir

(Ce passage-là est écrit au crayon à papier et a été à moitié effacé.)

Je t’avais expliqué, tu t’en souviens, que, très certainement, la grue voguerait sur les eaux sales des entrailles, puis jaillirait dans la mer et peut-être qu’un matin sur le sable mouillé et froid d’une plage déserte de l’autre côté, très loin, un petit garçon grand comme toi la découvrirait et il serait content, et il construirait une tour en sable qu’il décorerait avec des algues et des coquillages brisés. Tous les matins à six heures trente en montant l’échelle tout est noir, et j’entends tes sanglots inconsolables d’alors et je pense à cette minuscule grue jaune et à la longue chaîne des petits garçons tristes de l’avoir perdue. Qui sait où elle se trouve aujourd’hui ?
De ma grande grue orange je t’envoie des signaux de fumée, regarde-les bien quand ils arriveront dans ton ciel à toi.
Et sois bien sage avec ton oncle, mais pas trop non plus.

Lettre n°2

Le chantier sur lequel je règne s’étale sous moi, immense. Je ne sais pas si je t’ai dit, mais il se trouve au milieu du désert. D’en haut plein de casques blancs s’agitent, comme des petites fourmis malades. Tu serais heureux de voir tous ces engins dont Tonton m’écrit que tu connais les noms par cœur. J’ai beaucoup de travail. Tu comprends, c’est fondamental un grutier. S’il n’est pas à son poste tout s’arrête. Ce ne sont pas les petites fourmis du bas qui remuent les montagnes. Moi, je peux les déplacer. C’est à cause de tout ce travail que je ne peux pas venir te voir. Le chef de chantier ne veut pas me laisser partir, même pour quelques jours, car sinon, tu imagines la catastrophe ? Donner les commandes à n’importe qui, et tout s’empilerait n’importe comment, les portes à la place des fenêtres (les gens devraient escalader pour entrer chez eux), les routes en l’air, les complexes hôteliers en sous-sol, non, ce n’est pas possible. Sans parler des fourmis écrasées.
Quand tout sera parfaitement construit et qu’on viendra du monde entier savourer la ville colosse, dompteuse de sable, je descendrai l’échelle une dernière fois, dirai adieu aux gars recouverts de poussière et de milliards de grains qui s’infiltrent malgré le béton, je regarderai une dernière fois le ciel trop haut, et prendrai la route vers toi.
On fera une cabane dans les arbres rien que pour nous. On n’a pas besoin de grue, pour construire des cabanes secrètes.
P.S : Sur le dessin c’est la grue et moi tout en haut.

Lettre n°3

Tonton m’écrit que tu es en colère, une colère rentrée et sourde et qu’il ne sait pas quoi faire, malgré les jouets, les sorties, et la belle maison qu’il a fait construire le long de la plage, avec tout le confort moderne. Tu lui as demandé de l’appeler Papa.
J’ai de nouveaux chantiers en perspective à travers le monde, tu sais. Mon talent de grutier est internationalement reconnu, maintenant, et ils s’arrachent tous mes services. On m’appelle L’homme sans vertige, et je n’ai plus peur de rien.
Certains soirs, je ne descends pas. Je passe la nuit tout là-haut, dans ma cabine, avec les étoiles et les dunes que je devine tout autour. Je ferme alors les yeux et je nous vois progresser main dans la main sur le sable sans fin, avec un peu d’eau dans une gourde et de la nourriture, et des hommes en bleu nous racontent des histoires. On n’aura pas besoin de cabanes, finalement. Ni murs ni toits, mais le monde.
Tous ces pays qui m’attendent, aux langues inconnues, je les verrai de ciels plus ou moins hauts, et je penserai à toi. Ne crois pas tout ce que raconte « papa ». Et n’oublie pas d’imaginer.

Je crois que le mot c’est « imaginer », mais il est mal écrit, l’encre est trop pâle, et je le distingue mal. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a raconté. Quelques bribes. Quelques mots. Comme ça.

Il disait ça, gobe allez gobe
Gobe, allez gobe, c’est trois fois rien après t’es tranquille
Tu manges pas tu bois pas c’est tout, tu prends l’air normal
J’ai gobé, j’ai bien gobé
Plein de fois j’ai gobé, je faisais bien l’air normal
Aux autres aussi il disait ça, mon cousin
On était beaucoup d’autres à gober pour lui
Avant il disait, tu vois pas comme tu vis, et ton fils, comment tu vas faire pour l’élever ton fils
Tu crois que c’est avec quel argent que ta mère elle vit comme ça, tu crois que c’est par la grâce de Dieu, et qu’est-ce que tu fais, toi, pour ta mère, à part lui causer des soucis qui la creuse et l’épuise chaque jour un peu plus, si tu crois que ça fait bouffer de rêver
Tu peux remplacer mère par père frères sœurs fils filles c’est pareil, c’est toujours le même discours
Et moi je les voyais les touristes et l’argent à flot, vulgaire et obscène mais pourquoi pas en prendre une part, une petite part vraiment pas grand-chose
C’était juste gober de temps en temps et prendre l’avion et le bateau on chiait les sacs et on repartait
Un coup à prendre
Une armada de gobeurs- chieurs de coke sillonnant la planète entre les costards cravates et les routards en mal d’exotisme
L’estomac s’y faisait, le contenu on n’y pensait pas ni où il allait, certainement dans le nez des mêmes qui se prélassent dans les piscines orientales des hôtels du boulevard
Je m’en foutais
Une fois j’ai pas dû avoir l’air normal, un regard en biais, un regard douteux, un regard louche je ne sais pas
On les voyait très bien à la radio et ils me tapotaient l’épaule
Y avait rien à dire rien à nier
1,2 kg un record ils ont pesé
Je suis là dans un pays une ville que je ne connais pas enfermé et c’est tout
T’as pas des clopes pour moi ?

Je lui ai donné des cigarettes qu’il a enfouies dans la poche de son survêtement gris. Ses yeux cernés de noir me fixaient, et dans le couloir du parloir passaient d’autres hommes souples aux yeux vaguement hagards, accompagnés d’hommes portant des dossiers. On est resté un bon moment en silence, puis j’ai serré sa main moite et molle.
La semaine suivante, on m’a dit, et dans mon casier au service d’insertion il y avait une enveloppe avec mon prénom, et à l’intérieur trois lettres, numérotées, non datées, sur lesquelles couraient des mots fins et soignés écrits à l’encre bleu clair.
J’ai toujours pensé qu’il faudrait que j’en fasse quelque chose, de ces lettres.
Je l’ai toujours pensé, mais je n’ai rien fait.
Tiens, je te les donne.

Il me les a données, ce con, dans sa chambre d’hôpital qui sentait l’œuf pourri. Il a tendu ses mains maigres aux poils épars et le soir il tombait dans le coma. Il est mort le lendemain à six heures trente. Je n’étais pas là. C’est la seule fois où il m’a parlé. En trente ans, aussi loin que je me rappelle, c’est la seule fois. Je ne l’ai pas interrompu, je l’ai laissé ânonné les mots et son souvenir, je voyais bien ses efforts pour aller jusqu’au bout de l’histoire, de son histoire qui n’était même pas la sienne, ni la mienne, et au fur et à mesure son dos s’affaissait sur les oreillers qu’il m’avait demandé de coincer derrière lui de façon à se tenir presque assis, je voyais bien qu’il souffrait mais il n’en disait rien, de cette souffrance, comme il n’a jamais rien dit de ce qui le touchait dans sa chair, et je l’écoutais assis dans le fauteuil beige dans l’angle, je n’étais plus qu’une ombre dans l’obscurité qui se déployait dans cette chambre et je luttais moi aussi pour rester là, dans cet angle mort, à écouter sa voix morcelée et chevrotante, je luttais pour ne pas partir ou hurler des mots qu’il n’aurait de toutes façons pas compris, des mots d’amour et de haine qui auraient appelé d’autres mots d’amour et de haine, les siens, pour moi, pour moi, oui, pour moi, son fils.
La seule chose qui me reste de lui : trois lettres qui ne me sont pas destinées à l’odeur d’œuf pourri, et je pense à la minuscule grue jaune, et je me demande entre quelles petites mains bien serrées elle se trouve, aujourd’hui.

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Re: Une minuscule grue jaune aux pieds du corps bleu du géant

Message par edmond Gropl le Sam 19 Déc - 14:07

C'est un beau texte qui émeut. Bien que je te connaisse un peu et sache donc partiellement d'ou vient le texte, ça n'empêche pas qu'on ne parvienne pas trop à identifier cette émotion, comme si elle même n'appartenait à personne.

(après dans mon cerveau perturbé, se met tout de suite en place un contexte ou cette situation pourrait polardeusement être exploitée)

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Re: Une minuscule grue jaune aux pieds du corps bleu du géant

Message par txoa le Sam 19 Déc - 23:27

Oui, c'est un beau texte, très émouvant. L'écriture est fluide. Ca me fait penser à une chanson de Pigalle, "lettres de l'autoroute".

txoa

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