Le ruban blanc - Michael Haneke (2009)

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Le ruban blanc - Michael Haneke (2009)

Message par stalker le Lun 23 Nov - 3:05

Un village de l’Allemagne du Nord protestante. 1913/1914. À la veille de la première guerre mondiale. L’histoire des enfants et adolescents d’une chorale dirigée par l’instituteur du village, leurs familles : le baron, le régisseur, le pasteur, le médecin, la sage-femme, les paysans. D’étranges accidents surviennent et prennent peu à peu le caractère d’un rituel punitif. Qui se cache derrière tout cela ?



Un nouveau film d’Haneke suppose la plupart du temps un nouveau paysage humain, puisqu’il s’agit du cœur de ses films, et aucun ne ressemble aux autres, et, toujours, l’exploration délicate et violente de l’âme humaine propre à Haneke se voit dotée d’une perfection de la photographie. Ici, on a le choix : ou bien on n’y prête pas garde, précisément parce qu’elle est parfaite, donc nous projette immédiatement dans le film sans qu’on s’en rende compte ; ou bien elle coupe le souffle, comme c’est encore le cas ici, parce qu’on traque les rares cinéastes qui subsistent en ce bas monde, et le reste suit, sans aucune faille : la distribution (en particulier les enfants, mais pas uniquement), le scénario, la mise en scène, l’éclairage (somptueux, sans doute parce qu’il est naturel), la qualité de l’intrigue et la musique (entre autres, Schubert).
Le film est noir et blanc. Il est envoûtant.

Au cours de cette année qui précède la première guerre mondiale, Haneke organise un huis-clos dans un village ordinaire, j’allais dire sans histoire, mais il y a précisément toujours des histoires, des rumeurs, des fantômes qui traînent ça et là, des rancœurs et des colères tues. Mais c’est une autre histoire qui se tisse par dessus toutes les autres dans Le ruban blanc.
La parole chrétienne s’efforce de semer l’ordre et la discipline par l’intermédiaire des aînés et d’une hiérarchie rigide. Les méthodes employées pour obtenir obéissance et sagesse varient d’un niveau du corps social à l’autre, oscillant entre mutisme imposé et sévices, punitions et humiliations infligées aux enfants. Ça et là, parce qu’il s’agit d’êtres humains, le droit chemin se tord et son cours déborde, entraînant le contraire exact de ce qu’on nous enseigne à l’école et à l’église. Ces écarts n’épargnent personne et c’est sur cet aspect précis de la nature humaine que Haneke se braque, pour le disséquer, le raconter et le mettre en scène.

Bien entendu, dans un tel duel entre bien et mal, le spectateur est sollicité. Sollicité par le fait qu’il peut s’identifier, non pas à un personnage particulier et à l’histoire (trop ancienne), mais à des parcelles de plusieurs personnages et par le fait que le scénario et l’image nous dissimulent savamment des solutions ; c’est à nous de faire ces parties choisies du travail. A nous de nous faire du bien et de nous faire du mal, tout en suivant le cours de ce récit passionnant. A nous de le coloriser et d’abolir ainsi la distance que le noir et blanc tend entre l’écran et nous-mêmes. Un complexe piège tendu en terrain historique sensible.
Splendide et troublant.
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Re: Le ruban blanc - Michael Haneke (2009)

Message par limbes le Lun 23 Nov - 15:36

Tu as parfaitement décrit ce qu’est ce film, et d’une certaine façon, c’est ce que j’ai ressenti, aussi, en le voyant: une fascination, un envoûtement. Ce n’est que plus tard, un peu plus tard, que sont venues les questions, et en un sens, c’est aussi ce que j’aime chez Haneke, sa capacité à les soulever, sans nécessairement y apporter de réponses. Et c’est peut-être bien, du coup, ce qui m’a gênée, dans ce film, l’impression vague qu’on sortait du questionnement pour entrer dans une sorte de démonstration.

Par exemple, le choix d’un ancrage historique revendiqué (dès le début du film) : à mon sens, il en atténue la portée universelle (si la question est bien celle de la ou des origines du mal). Par ailleurs, si la question est bien celle-là, il me semble que le film y apporte une réponse exclusive (le mal et ses déviances seraient le produit unique d’une éducation extrêmement violente, coercitive, religieuse et refoulée, transmise de génération en génération). Je me demande alors si ça n’interdit de penser cette question sous un angle plus complexe; ou si ça n'induit pas chez le spectateur, une facilité qui consiste à s'extraire (ça ne me concerne pas). Mais peut-être que le propos n'est pas là...

Surtout, sur un plan plus cinématographique, et c’est paradoxal parce que le film est très épuré, sur sa forme (et c’est magnifique), j’ai trouvé qu’il souffrait d’une trop grande démonstrativité dans la violence du monde qu’il décrit. Un peu comme si Haneke, pourtant « spécialiste » en la matière, méconnaissait notre capacité de spectateur et d’être humain contemporain à renifler la violence, à comprendre d’un rien ce qui est caché derrière. Pour ma part, nul besoin d’entendre les cris des petits battus par leur père, ou de voir le docteur avec sa fille la nuit pour comprendre la réalité, l’ensemble du tableau que brosse par ailleurs Haneke de ce monde clos et quasi-carcéral suffit.
En un sens l’interrogation récurrente d’Haneke sur notre propre rapport à la violence et aux images violentes (répulsion/attirance) s’en trouve diminuée, il me semble.

En revanche, ce que j’ai trouvé problématique mais intéressant, c’est le dispositif et le statut du narrateur, dans ce qu’il introduit de doutes, non seulement sur ce qui s’est réellement passé, mais plus encore sur l’ambiguïté de celui-ci (le gentil instituteur témoin). Le fait que le film soit en noir et blanc, et que, bien qu’il soit censé nous livrer ses souvenirs, nous montre des scènes lors desquelles il n’était pas présent, interroge sur la mémoire, les souvenirs, le rôle de témoin.

Si on devait dire ce qui nous reste d’un film, quelles images, dans le tamis qui trie et conserve, ce serait pour moi, ici, toutes celles post évènements bizarres, où l’on voit de loin la foule indifférenciée, des ombres noires, se pencher sur des corps (notamment le 1er, avec le cheval à terre); et, en regard, les longs plans immobiles sur une nature statique et blanche.
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Re: Le ruban blanc - Michael Haneke (2009)

Message par stalker le Jeu 26 Nov - 1:24

Je pense que Haneke considère que le mal provient de la nature humaine, et non pas seulement de l'éducation et d'un contexte historique et culturel. Je pense que l'ensemble de ces films le dit. Je n'arrive pas à isoler Le ruban blanc de ces autres films. C'est juste une pierre ajoutée à son édifice. Par ailleurs, appeler ça "le mal" m'ennuie beaucoup, mais c'est incontournable et Haneke se base sur ce rapport d'opposition, bien et mal, dans tous ces films, et sur la perversité (qui ne découle d'ailleurs pas de ce rapport d'opposition, à mon avis).

La nature statique et blanche dont tu parles, je trouve que c'est un point fort de Haneke. Autour de tout ce que l'humain peut générer de dérangeant, de dynamique, d'invraisemblable, de violent, de paradoxal, d'inadmissible, il y a la nature - indifférente. On ne fait que passer. Mais puisqu'on est doté d'un cerveau et d'une faculté d'analyse (et qu'on vit dans une époque donnée), autant dire et montrer cette époque. Et la nature s'en balance. Elle est intacte et complètement distante, tout en étant envahissante, d'autant plus dans ce huis-clos. Haneke pousse cette indifférence assez loin dans son film Le temps du loup, je trouve. Qui est très Tarkovskien, et romantique-post-apocalyptique.
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Re: Le ruban blanc - Michael Haneke (2009)

Message par stalker le Jeu 26 Nov - 1:26

Et avec du recul (un peu), je pense qu'il y aurait des pages entières à écrire au sujet de quasiment chaque personnage en scène dans Le ruban blanc. C'est une galerie très riche. Un microcosme qui parle de l'être humain. Je pense au garçon sur l'affiche, au pasteur, à la sage-femme, au médecin. Je pense à d'autres.
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