La pianiste - Michael Haneke (2000)

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La pianiste - Michael Haneke (2000)

Message par stalker le Dim 22 Nov - 5:26

Erika Kohut, la quarantaine, est un honorable professeur de piano au Conservatoire de Vienne. Menant une vie de célibataire endurcie chez sa vieille mère possessive, cette musicienne laisse libre cours à sa sexualité débridée en épiant les autres. Fréquentant secrètement les peep-shows et les cinémas pornos, Erika Kohut plonge dans un voyeurisme morbide et s'inflige des mutilations par pur plaisir masochiste. Jusqu'au jour où Walter, un élève d'une vingtaine d'années, tombe amoureux d'elle. De cette affection naît une relation troublante, mouvementée et perverse entre le maître et son disciple.



Schumann et Schubert sont ses préférés. Elle le dit. Elle connaît leur vie et leur œuvre, qu’elle interprète et enseigne. Elle ne sourit jamais. Elle vit avec sa mère et dort dans le même lit qu’elle. Elle est propre sur elle : classique, ringarde, incognito. Et ne supporte pas qu’un passant l’effleure ou la bouscule dans la foule (c’est salissant). La moindre de ses paroles est une flèche lancée à son interlocuteur, ou un éclair, ou du sable dans les yeux. Elle est folle ; c’est ce que Walter et sa mère lui diront.

Dans la vingt-deuxième minute du film, sur une des plus magnifiques et troublantes pièces de Schubert, une fracture s’opère : Erika pénètre dans un peep-show et s’enferme dans une cabine sous le regard de clients masculins, étonnés, qui n’obtiendront d’elle qu’un regard de glace. Dans la cabine, elle glisse des jetons et matte des scènes pornos. Elle s’empare également d’un mouchoir en papier, laissé par le client précédent, qu’elle colle à ses narines pour sentir.
Dans la soixante-dixième minute, le même rapport entre musique et perversion se manifeste, inversé : à la suite d’une fellation dans les toilettes du conservatoire, Erika s’éloigne de son partenaire, Walter, et ouvre une porte pour que ce dernier entende mieux la musique qu’on joue tout près d’ici.
En permanence, Schubert et Schumann s’associent à la folie d’Erika. Puisqu’il faut être dingue pour œuvrer de la sorte, à moins que ce ne soit l’œuvre opposée à la vie qui rende dingue, et qu’il ne nous reste plus que les œuvres, au bout du compte, pour s’imbiber et espérer pouvoir affronter la vie.

Elle n’éprouve aucun sentiment. Et, en admettant qu’elle vienne à en éprouver un jour, jamais ils ne triompheront de son intelligence.
La salle dans laquelle ses élèves se succèdent pour jouer du piano est capitonnée comme Erika, la pianiste. Impénétrable, hermétique ; rien n’en sort dont on puisse être certain. Virtuose et exigeante, c’est un iceberg. Erika se protège derrière l’œuvre des maîtres et subit de même une folie, déclinée selon son propre vécu et toutes les conséquences qui en découlent. Perversion et piano s’accordent ainsi et dictent le mode de vie d’Erika, exploré par le regard d’Haneke, c’est à dire de sorte à nous saisir dès les premières secondes par les tripes, pour ne nous lâcher que bien plus tard ; bien au-delà de la dernière image du film. Haneke ne nous épargne rien, mais sait aussi nous voiler ce qui nous fournirait des alibis contre la culpabilité et le vice.

Ce film, adapté du roman éponyme de Elfriede Jelinek, remue le ventre. Il touille aussi l’esprit. Du corps formel impeccable de ce film nous explose à chaque minute à la figure un fragment de nature humaine, tel quel, sans fards, sans gants ni latex. A la figure et au reste du corps, car Erika tourmente. Elle nous dérange. Elle nous répugne, aussi. Alors on regarde ailleurs et on s’efforce de penser à autre chose pendant cette scène, ou bien celle-ci, mais ça ne fonctionne pas. On la déteste, on la trouve laide et coincée, mais ça s’inverse aussitôt après.
On regarde les autres femmes, les autres filles, potentiellement plus attirantes qu’Erika, mais ça ne fonctionne toujours pas. Car Haneke s’est attardé sur le moindre détail dans ce film, dans ses décors, ses accessoires, ses bandes son, le profil de ses personnages. La vie est laide, ennuyeuse à mourir et vaine. Les autres filles sont tellement prévisibles et conformes, et les programmes télévisés à ce point capables de transformer des êtres humains en légumes organiques. Les lieux dans lesquels les gens vivent sont déprimants, tandis que leurs goûts, leurs comportements et leurs propos donnent la nausée ou initient l’angoisse. Haneke met en scène la misère humaine pour mieux attirer notre attention sur la folie d’Erika, conjuguée à celle de Schubert et Schumann. Rien à voir avec la petite folie conventionnée qui nous a tous contaminés et ne nous mène nulle part. Surtout pas à un mode de vie et à des goûts propres.
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Re: La pianiste - Michael Haneke (2000)

Message par limbes le Lun 23 Nov - 15:16

En lisant ta chronique, m’est revenue une expérience récemment vécue à Beaubourg (exposition Elles).
Dans une salle où se trouvent plusieurs œuvres, je déambule en regardant du coin de l’œil une vidéo ; du coin de l’œil, puis plus directement, ensuite, lorsque la salle se vide. Il s’agit d’un corps de femme nue, sur une plage (on ne voit pas sa tête). Elle fait tourner un cerceau autour de sa taille, comme font ou faisaient les petites filles (je ne sais pas si ce jeu se pratique encore). Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’on se rend compte (ou que, je me suis rendue compte) que le cerceau est en fil de fer barbelé ; et que, plus il tourne, tranquillement, métronomiquement, plus il mutile ce corps qui continue pourtant de le faire tourner. Imperturbablement.
L’artiste est serbe et s’appelle Marina Abramovic.

Je pense aussi à cette phrase de Cindy Sherman que j’avais notée, dans cette même expo : « La manière dont les gens se forcent à être beaux me dégoûte ; c’est le contraire qui me fascine beaucoup plus. »

Et là, c’est étrange, mais une des images qui me reste du film, vraiment très présente, c’est la fameuse porte capitonnée qui ferme la pièce dans laquelle elle donne ses leçons de piano.
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Re: La pianiste - Michael Haneke (2000)

Message par stalker le Lun 23 Nov - 15:39

Je te recommande l'exploration des premières oeuvres de Marina Abramovic, dans les années 70, notamment lorsqu'elle travaillait avec son partenaire Ulay. Ils ont réalisé de nombreuses performances, publiques ou non, dont certaines mettaient le corps en danger, ou en tension, quoi qu'il en soit en scène dans des contextes variés. Ils ont cessé de travailler ensemble et Marina a poursuivi seule son cheminement, mettant toujours son corps en jeu, de façon plus ou moins risquée, plus ou moins directe. Son oeuvre s'est dotée d'une dimension spirituelle évidente. Elle a beaucoup travaillé avec la pierre (certaines pierres précises, comme le quartz). J'ai eu l'occasion de travailler avec elle sur une oeuvre qu'elle a réalisée en Creuse, en 1998-99, en granit. Lors des repérages sur des sites naturels, l'équipe qui l'accompagnait s'est retrouvée sur une pierre à légende (la pierre aux neuf gradins, en pleine forêt, près de Pontarion). Marina a souhaité qu'on s'allonge tous sur le dos, sur ce granit, et qu'on se détende, et qu'on essaye de ressentir l'énergie de la pierre, de s'en imbiber. C'était étrange, il y avait deux personnes en costume dans l'équipe, allongés comme tout le monde sur la caillasse moussue. Tout le monde avait en tête les expériences dangereuses que Marina avait accomplies par le passé.
C'était une parenthèse. Je trouve la tienne très en rapport avec l'oeuvre de Haneke.
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